MADELEINE
AKTYPI


Singularités sans visage

On naît avec un visage.

J’ai appris à appuyer le mien sur la surface calme du miroir, qui du coup changé, me montrait comme si j’étais là, toujours là et toujours moi. Déjà avant de commencer à regarder mon corps, j’étais habituée à m’étudier scrupuleusement le visage. Impassible, souriant, impassible ; longuement dans les yeux, le contour de la bouche, la peau. Patient, je le regardais attendre que le contour du miroir devienne tangible ; j’attendais la méconnaissance qui ne tardait pas à venir. Et puis, je continuais à regarder l’inconnue qui me regardait d’un ailleurs encore moins familier que ce visage étranger.

Le visage devient ce que l’on devient.

Cet exercice, je l ‘ai aussi entamé auprès des mots.

Inlassablement, je répétais les mots des choses jusqu’à ce que les mots se perdent loin des choses dans un labyrinthe encore moins lumineux que l’ombre d’un miroir.

Visage visage visage, mille fois au même rythme et je n’en avais plus.

Puis, j’ai lu quelqu’un dire qu’il écrivait pour perdre son visage.

PATCHWORK

Levinas croyait au visage humain. Le visage de l’autre, c’est la justice, il a dû écrire. Klossowski ou Bataille, Sade avant eux, lui préféraient le cul. Plus qu’une préférence, le goût d’avoir l’un se dessiner dans l’autre…

Dans les rues des grandes villes, les visages par leurs yeux destinateurs/destinataires portent le seul poids dont les mains sont exclues : le rapport aux autres, le rapport à la ville. La plupart du temps, il ne se passe rien. Pourtant, ce " rien " n’est souvent que celui du visible, l’imperceptible étant ce qui lui échappe par excellence. Cette énergie diffuse des visages-sans-nom dans la ville est captée ailleurs en ce qu’on appelle le plus souvent anonymat, violence ou fatigue.

Les visages-sans-nom, un lent défilé, traverse les miroirs domestiques.

Leur chant impersonnel murmure, il y a déjà au moins un siècle, ce que nous connaissons sous le nom " art ". Les arts, qui sont aussi des métiers, ont voulu écrire, peintre, filmer - penser cet imperceptible que le corps comme œil nu ne savait pas ordonner, ce que les corps sans visage et dans la ville ne pouvaient que silencieusement subir, ce que les visages sans corps de la ville ne faisaient qu’oublier.

Face aux auto-portraits de Cézanne, ceux d’Artaud.

À côté de Gioconda, les portraits minuscules de Rosemary Trockel.

Dans les pages de Marcel (Proust), Thomas l’obscur (Blanchot).

À la place de la ville, les maquettes de Dan Graham.

L’espace strié que se veut la ville se laisse parfois divertir en espace lisse. Cela s’appelle association d’idées et cela s’appelle " faire ". Art. Arts de faire.

Les noms-sans-visage qui peuplent ces autres " villes " qu’héberge le réseau d’interconnexion mondiale sont déjà potentiellement connectés. D’un site à l’autre - un saut. Cet espace est strié et cet espace est lisse. Manières de faire.

Les noms-sans-visages ont des adresses. Ils sont accessibles, et cela par voies multiples. On tape un url, on engage un moteur de recherche qui procure ces url, on crée ou l’on suit un lien, on clique sur une image. Du parcours, on fait un espace organisé, une ligne ; puis, on saute, on s’égare, et l’on procède par détours.

Cet " on " (mot qui en grec dit l’étant), peur du journaliste et chance de l’artiste — si on doit se figurer tout cela de façon binaire, est chez soi sur le net. Il est tellement chez soi qu’il n’a même pas besoin de s’introduire pour ainsi dire.

Les pages persos sont à la portée de tout le monde. Contrairement à ces autres pages perso qui constituaient le journal intime, qui devaient rester soigneusement dans le tiroir à l’abri des regards, celles-là sont la mise en scène et la mise en disposition de leur intimité. Le plus grand nombre de regards indiscrets le mieux. Ou plutôt, ce qu’on aurait appelé indiscrétion dans l’obscurité d’un tiroir n’existe plus sur la clarté de l’écran qui donne à voir et à copier. Le geste d’intrusion, de récupération est le bien-venu, est le but. Combien de " visites " aujourd’hui ?

Ce que cherchent à partager et à faire partager ces pages tellement variées et hétéroclites, n’est-ce pas l’impersonnel, le " on " indomptable qui les institue et en même temps les menace rien que par leur nombre toujours croissant ?

Le murmure impersonnel vient-il désormais de là ? S’agirait-il d’un art nouveau ? Un art statistique et point statique, une œuvre qui se crée collectivement et pourtant sans conscience collective ou plutôt sans la conscience de la collectivité qui le constitue ?

Tous ces noms-sans-visages (car les photos éventuellement interfacées, ce ne sont pas des visages : il s’agit au mieux de fantômes introductifs à des rencontres ultérieures / car les web-cams, ne " présentent " pas l’autre, mais le spectre fascinant de son absence) tissent l’œuvre-sans-intentionnalité. Cyberespace.

Intimités à carrière multiple. Carriera. Curriculum Vitae. Morceaux choisis. Micro-monuments d’un éphémère qui n’aspire qu’à sa croissance. L’éphémère : version permanente.

Ces pages écrivent entre les sites, commerciaux ou autres, un espace aussi illisible au premier abord que les graffitis sur les murs entre les boutiques. Ce qui ne veut pas dire sans lecteur : les graffitis s’ajoutent aux graffitis. Le nombre de pages persos en pleine hausse. Des pages persos sur la ville.

Dans la ville de Paris, il y a un programme municipal de nettoyage organisé des tous les murs écrits. Il suffit de faire appel à la municipalité et donner l’adresse du mur écrit. Les " murs — écrits ", les " mûrs — écrits ". Sans besoin de maturité, les graffitis rendent pourtant à la ville son âge. Temps et époque. Nettoyage et ré-écriture. Palimpseste " subventionné "…

Ces arts sans commissaire qui nient, souvent malgré eux, l’art comme portrait attribuable réinitialisent aussi et en même temps le portrait comme art ; ils portent le portrait à sa question…

Expérimentation proposée : Prenez le visage sans visage derrière un guichet. La caissière qui dit " bonjour " et fait " bip ", " bip ", " bip ". Le visage sans visage dans un kiosque (pas celui de votre quartier) entouré des mille couvertures aux visages multicolores. Puis, regardez à côté ou sur les murs entre les stations du métro. Il y a là (des) signature(s). Il y a là un signe inattendu écrit sur une surface qui n’était pas destinée à le recevoir et qui pourtant lui sert d’espace d’exposition, qui l’accueille parce que désormais ce signe l’habite.

Instantané I : Ce matin je lisais pour la énième fois le petit vers de Gainsbourg, affiché en hommage au fameux poinçonneur, dans un wagon du métro. " Je pense au peintre chinois qui regarde une fleur pendant trois mois et la cerne en quelques secondes ". Cette fois, une main anonyme, y avait ajouté ceci : " Je pense au peintre chinois qui regarde une fleur " (sécher ?) " pendant trois mois et la cerne en quelques secondes ". J’ai ri. Ces parenthèses ; comme un petit commentaire qui se veut discret. Un murmure qui ajoute à la phrase ce à quoi je n’avais jamais pensé tout en l’ayant mécaniquement lue et relue. Cette main a fait du tableau de la RATP un tableau (noir).

Instantané II : La première fois au Père-Lachaise. Jusqu’en ce moment, l’endroit n'existait qu’à travers les yeux de Raoul Ruiz, qui fait Mastroianni y dormir une nuit (Trois vies et une seule mort). La marche le silence. Puis, une énorme poubelle de plastique gris remplie de fleurs peu fraîches mais encore sous leur zelatine. Le deuil inachevé ?

Mais sur la poubelle était écrit  " Jeff Koons ". La main anonyme qui a signé à la place de l’artiste n’a pas fait que reproduire du " Jeff Koons ". Cette main insolite a dénudé tous les Jeff Koons des musées du monde entier de la signature d’artiste classé (des millions promis) et les a mis à la disposition de personne ; elle l’a rendue accessible à tout le monde. Moralité : Jeff Koons rien que pour avoir inspiré ce geste est un grand artiste. Cette main rien que pour avoir écrit cela devient une main d’artiste.

L’art de signer sans nom. Travestir la poubelle en signe ; ici " signe " dirait plutôt le geste : faire signe au passant. Entraîner l’assigné dans un devenir qui lui est hétérogène, imprévu par l’instance qui l’a créé. L’inquiétante étrangeté. Imaginer un devenir-cul pour le visage et un devenir-visage pour le cul (ici et sous ce mot le correcteur orthographique de Word proteste en vert : mot familier : je clique sur : " ignorer toujours ". On écrit sur des murs qui se veulent de plus en plus auto-nettoyants…) Petits crimes inoffensifs, réticulaires, qui pourtant ne font pas signe qu’aux yeux. La connivence appartient à la marche, à l’errance, qui fait qu’il y ait des rencontres.

Alors " signer " comme action pourrait désigner un processus de " mise en geste ", le long travail d’invention d’une gestualité étrange, qui accompagne ce qu’elle travestit. Cette mise en geste n’est pas une mise en scène. Elle affirme et investit de façon éphémère, subreptice, furtive, la stabilité ou la mobilité urbaine (écrire sur une poubelle qui sera nettoyée, écrire sur une pub, qui sera recouverte par une autre en quelques jours).

La mise en scène implique une mise en évidence, alors que la mise en geste implique un geste de réappropriation sans possession, sans avenir. Un projet sans projet qui s’adresse à personne et, du coup, à tout le monde. À quiconque il arrive de s’en apercevoir, voilà tout.

L'apprentissage/ " formatage " urbain, muséologique et électronique investi " à tort et à travers " dans la ville.

Noter sur les cartes du plan de la ville.

Peintre/ écrire sur une affiche de pub.

Explorer à l’aveugle.

Faire des graffitis sur la surface onduleuse des stores fermés des magasins. Dessiner par terre ou dans les toilettes.

Créer des liens imprévus.

Dessiner en l’air - entre l’air et la terre, comme l’inventent les skaters, qui inlassablement s’y exercent entre la Seine et le musée d’art moderne de la Ville de Paris ou les yamakasi d’un building à l’autre dans les cités.

Faire de surfaces muettes une interface : se servir de l'espace en détournant ses fonctions premières.

Danser en marchant penser la musique de mots, de pas, de figures.

Déplacer, raturer, dessiner, effacer, multiplier les lectures et leurs lieux d'inscription.

Arts urbains de faire avec l'espace strié : apprendre à aimer, à habiter ses trous anonymes…

L’apprentissage / " formatage " défait pour/dans la ville.

Instantanés ? : le jeu s’appelle connexion. À plusieurs re-prises. Pas de " moment décisif ". Accessibles à tout instant. De lien en lien. De clique en clique. D’une fois à l’autre.

Le temps en suspens ?

Quelque chose se tisse tout en changeant : qu’est-ce qu’un bookmark, qu’est-ce que ça marque, qu’est-ce que ça garde ?

Des séries t1, t2, t3…tn. Des différences qui créent des différences, mais pas seulement. Il s’agit plutôt de différences qui se différencient en tant que références et en tant qu’expériences. Le " lecteur " t1 est différent du " lecteur " t2, mais, à l’encontre du livre, le site t1 est souvent lui aussi différent matériellement du site t2. Que les sites peuvent eux aussi changer de visage comme dorénavant les humains…

Les adresses changent, ou ne sont plus valides, des " pages " disparaissent, le design se complexifie, les projets changent, les liens meurent ou se multiplient…

Quelqu’un joue en permanence, de temps en temps, avec mes notes.

Keep-in-touch is the message.

Revenir.

Investir le cybercosmos. Les codes. Les polices et les tailles. Les protocoles. Les langages. Le soft et le hard —ware. Les pixels. Les liens. Les sites. Entre eux, ça circule. Est-ce un musée, est-ce une ville ? L’important c’est que ça ne devienne pas un sibercosmos…

Peupler les couloirs tout en les créant. Revisiter, réitérer les incidents.

SHORTCUTS (flèches —notes de milieu de page ou le back office disparate)

Avoir un système, voilà qui est mortel pour l’esprit ; n’en avoir pas, voilà aussi qui est mortel. D’où la nécessité de soutenir, en les perdant, à la fois les deux exigences. " (Fr. Schlegel)

" Le multiple-sans-original. " (Baudrillard)

www.jodi.org 

On parle, on écrit, on essaye même de persuader par le moyen du discours. Cependant, tout un système global de satellites et des dispositifs crypto analytiques effectuent tout le stockage, la transmission et la computation nécessaires à analyser un message parmi des milliards d’autres, qui, en ce moment précis, traverse le réseau de télécommunications de la terre. Les médias techniques n’ont rien à voir avec les intellectuels et la culture de masse. Ils sont des stratégies du réel ".

Faut-il être allemand pour souscrire à ces phrases de Friedrich A. Kittler (Media Wars) ?

Blow up (Antonioni).

La société moderne est la société des sujets. Tout sujet se conçoit soi-même comme la condition pour la constitution de tous les autres sujets.

Sous cette perspective, tout sujet autre que soi ne possède qu’une existence dérivée, constituée, construite.

Du coup, il ne peut y avoir d’ " intersubjectivité " fondée sur le sujet.

" L’ordre social, comment est-il possible ? Cette question ne peut pas trouver de réponse si elle commence par le concept du " sujet ". " (Luhmann)

http://www.sous-terre.net

Le plus profond, c’est la peau " (Valéry).

Orlan (Orlan).

On se coule dans un visage plutôt qu’on en possède un. " (Deleuze & Guattari)

La femme au visage-corps ou au corps-visage (Magritte).

" Certains agencements de pouvoir ont besoin de production de visage, d’autres non. " (Deleuze & Guattari)

Oui, le visage a un grand avenir, à condition d'être détruit, défait. " (Deleuze & Guattari)

http://lucdall.free.fr/fils_v1/index.htm

La splendeur du on, c'est celle de l'événement même ou de la quatrième personne. C'est pourquoi, il n'y a pas d'événements privés, et d'autres collectifs… Tout est singulier et par là collectif et privé à la fois, particulier et général, ni individuel ni universel. Tout cela est seulement vrai de celui qui a saisi l'événement lui-même. Seul lui peut comprendre toutes les violences en une seule violence, tous les événements mortels en un seul Événement qui ne laisse plus de place à l'accident et qui dénonce ou destitue aussi bien la puissance du ressentiment dans l'individu que celle de l'oppression dans la société… " (Deleuze légèrement modifié).

http://postal.free.fr/

 Le " On " est, sous cette perspective, ce qui apparaît au plus près, quand on meurt (Blanchot).

Le viol (René Magritte,1934)

http://www.sfmoma.org/exhibitions/exhib_detail/00_exhib_rene_magritte.html

http://www.thecooker.com/here/citypict/index.html

La notion romantique du " sujet écrivain ", aussi bien que celle théologique de l ’’ auteur " est " toujours déjà ", mais aussi dorénavant modifiée selon le cadre déjà proposé par la langue grecque où l’écrivain est toujours censé être un co - écrivain, un " syn - grapheus" (sun-grafeaV, suggrafeaV, quelqu'un qui n’écrit jamais seul, quelqu’un qui écrit toujours avec, à l'aide de, l’autre ; que cet "autre" soit texte, absence bienfaitrice, circuit, ou les autres (absences ou textes ou circuits ou autres). " (personne)

http://www.technoromanticism.com/en/projects/gallery/s_autoportrait.html

www.panoplie.org/works/silence

"  - combien l’homme lui-même a-t-il dû d’abord devenir prévisible, régulier, nécessaire, y compris dans la représentation qu’il se fait de lui-même, pour pouvoir finalement, comme le fait quelqu’un qui promet, répondre de lui-même comme avenir. (Nietzsche)

Study of human body (Francis Bacon, 1982)

http://www.francis-bacon.cx/figures/humanbody82.html

Question marks ?

Les shortcuts et tout ce qu’ils (dés)organisent autour d’eux, n’ont pas un seul principe selon lequel ils doivent être lus. Parfois, il ne faut que suivre leur fil linéaire ; ils s’entresuivent. Parfois, il vaut mieux en sauter quelques-uns, cliquer sur quelques autres ou patienter pour en rencontrer la suite.

Ces expérimentations ne sont pas inédites : si c’est par Memex et Xanadu, c’est aussi dans IOOO plateaux : " Dans une certaine mesure, ces plateaux peuvent être lus indépendamment les uns des autres, sauf la conclusion qui ne devrait être lue qu’à la fin ", explicitent dans l’avant-propos Deleuze et Guattari.

Concernant ce livre, l’introduction peut donc aussi attendre son tour parmi le reste de chapitres. Il n’y a jamais une seule porte d’entrée, mais plusieurs. Il n’y a pas un seul chemin à suivre, mais pleins de bifurcations à inventer, pleins de croisements à effectuer et à parcourir.

La conclusion, une sorte de parti pris, on doit, pourtant, la rencontrer à la fin. Pourquoi ? Parce que ainsi, ce dont il y sera question, on en aura déjà fait l’expérience en lisant l’œuvre de cette façon proposée (plateaux, plans, strates, déterritorialisation, etc.)… On suit, chacun à sa façon, la morphologie dynamique des textes, on simule les trajets de leur écriture, on invente des liens et des passages, on superpose les temps différents de lecture au temps de l'écriture.

Ces fragments ci-présents sur votre écran ont pourtant un nœud d'attraction (et non pas un centre ni une conclusion) là, et au moment où, la thématique du portrait (vaste et déjà richement explorée avant cet " essai ") devient ces questions (questions qui naissent de murs signés et de pages persos abondantes) point exclusives, qui chorégraphient en scintillant ce qui de saut en saut, du jour au jour devient des Singularités sans visage :

Pourquoi le portrait de quelqu’un, c’est toujours son visage ?

Pourquoi il n’y a pas de portrait sans visage (dans le sens où, en peinture, même les quelques portraits sans visage se constituent en tant que commentaires au portrait en tant que visage) ?

Si, par " portrait ", on entend tout simplement la représentation d’une personne considérée pour elle-même, pourquoi cette personne serait surtout et avant tout égale à et/ou réductible à son visage ?

Pourquoi individualité et portrait, donc visage, se trouvent-ils liés ?

Le portrait " ne s’interdit pas de montrer le reste du corps, pourvu qu’il ne soit occupé qu’au port du visage, inoccupé à quoi que ce soit d’autre et demeurant en somme en réserve et en ressource du regard. Ce reste du corps se réduit très souvent à la partie supérieure, avec les mains (qui sans nul doute organisent aussi quelque chose du sujet), ou bien sans elles, et sauf exception rare, à la ligne des épaules : on peut ainsi percevoir (…) que le corps n’est pas nu " (Jean-Luc Nancy).

Afin de relever et révéler la structure du sujet, le portrait a délimité sa cible à cet ensemble, plus ou moins étendu, qui/que constitue le visage.

Notez que toute la problématique du regard du portrait est laissée de côté: Geste insolent et contestable afin de faire le tour d’une seule question dont les précédentes ne sont que les variations descriptives :

POURQUOI SERAIT-ON SURTOUT UN VISAGE ? "

Question étrange adressée au miroir.

Question revenant des visages-sans-nom .

Question surprenant des noms-sans-visage.

Question qui surgit des textes de Sade et des leurs " liens ".

Question que, même sans des telles aventures ou lectures ambiguës, on ne peut pas manquer de confronter quand on agit dans le cyberespace. Le simple fait de pouvoir bavarder ou effectuer des contrats sans jamais avoir vu le visage de l’ " interlocuteur ", sans avoir besoin de recourir à cette garantie que sont les traits d’un inconnu, et surtout son regard, afin de conclure un accord ne serait-ce que minuscule ; ce simple fait, ce geste d’ouverture qu’on fait, pose de par lui-même cette même question.

Qu’est-ce qui remplace le visage/le regard dans son rôle de " garant " ?

Et, surtout, dans son rôle de " séducteur " ?

Comment fait-on pour établir des liens ?

Qu’est-ce qui est présent à travers ces rencontres, puisque la présence physique dans un premier temps en est exclue ?

FROM THE TAPE I (premier dialogue : hi-fi)

- Qu’est-ce qui remplace le visage/le regard dans son rôle de " garant " ?

  • Le logo, la marque et... la signature électronique !
  • Et, surtout, dans son rôle de " séducteur " ?
  • L'image de la marque !
  • Comment fait-on pour établir des liens ?
  • On paye !
  • Qu’est-ce qui est présent à travers ces rencontres, puisque la présence physique dans un premier temps en est exclue ?
  • La marchandise promise qui arrive bientôt par la poste !

FROM THE TAPE II (deuxième dialogue : bruit ?)

  • Qu’est-ce qui remplace le visage/le regard dans son rôle de " garant " ?
  • Et, surtout, dans son rôle de " séducteur " ?
  • Comment fait-on pour établir des liens ?
  • Qu’est-ce qui est présent à travers ces rencontres, puisque la présence physique dans un premier temps en est exclue ?

D-TOURs

Dans Justine ou les malheurs de la vertu ou peut-être plutôt dans Juliette ou les prospérités du vice, se trouve un petit récit de quelques lignes parmi le volume de pages incommensurable que représente l'œuvre de Sade.

Il s'agit maintenant, des années entières après cette première lecture ; il s'agit d'un(e) enfant(e) dont on a coupé les mains, les jambes, les oreilles, arraché les yeux… et pourtant la créature mutilée est en vie. Est-ce encore d’une personne qu’il est question ? Ce strict minimum est-il suffisant à représenter une personne selon le système de compréhension, d’interaction, de communication, en vigueur ? Elle ne peut pas parler car la langue lui a été arrachée, elle ne peut pas entendre parce que les tympans lui ont été percés, elle ne peut pas voir car au lieu d’yeux, il n’y a que deux trous, elle ne peut pas toucher faute de mains ni marcher faute de jambes… (Il faut ici noter que, dans l’univers sadien, elle demeure bel et bien en communication puisqu’elle est " accessible ", comme quoi le système " communicationnel ", orgiaque et rituel, de Sade dépasse les limites du nôtre… Mais, ici on va suivre le point de vue de ce dernier puisqu’il constitue encore (en corps) notre situation contemporaine).

N’est-ce pas à partir de cette existence indéfinissable car inimaginable qu’on doit penser le portrait / le visage ? C’est-à-dire, tenter de les penser à partir de notre " impensable ", notre " indescriptible " à partir desquels justement Sade pense et décrit son système ?

Ne doit-on pas essayer de se pencher vers cet état d’incommunicabilité définitif, dans lequel - à nos yeux, mais pas à ceux de Saint-Fond par exemple - se trouve la créature décrite ? Qu’est-ce qui se passe quand il n’y a que les entrailles qui " marchent " ? Quand une existence devient toute intériorité ? Quand il n’y a aucun moyen de communication ? La créature - nommons ça comme ça, mais gardons bien l’embarras de l’innommable en tête - , la créature donc ne peut pas communiquer avec le monde, qui lui est absolument extérieur. Elle ne peut pas parler, et même, si elle pouvait, elle n’entendrait pas la réponse, ni ne verrait son signe éventuel, elle ne peut pas faire un geste et encore moins écrire, elle ne peut pas bouger de manière à inventer un code de communication corporel qui répondrait… — mais à quoi ?, ou qui ferait signe — mais à qui ? La créature manque d’interface (si on oublie ces interfaces " sadiennes " ). Il n’y a que la douleur, la faim, la soif qui lui sont transmissibles. Mais même face à des tels messages, sa seule transmissibilité à elle se délimiterait en quelques atroces grimaces ou en bruits de gorge incompréhensibles. L’input ne peut pas devenir output, l’output éventuel ne trouverait pas de canal de traduction et ainsi de suite…hors communication, un système ni autopoïétique, ni allopoïétique et pourtant en vie…

Cet état qu’on peine à décrire, concernant la créature ou le système sadien, n’est peut-être pas de l’ordre de notre vie pratique. La difficulté dans la description vient aussi de là. Cet état peu familier force néanmoins à sentir ou au moins à imaginer ce qu’il en est de cet ordre qu’on croit - dans un oubli essentiel — établi à jamais ou une fois pour toutes. Car le bien qu’on appelle aujourd’hui communication, sa possibilité, n’est pas un donné ni un donné gratuit. C’est une organisation exclusive. Ces modèles communicationnels fonctionnent par exclusion, représentation minimale, réduction de tout ce qui circule à des sommes mesurables, c’est-à-dire prévisibles, calculables. Cet autre strict minimum (carte d’identité, n° de sécu, compte bancaire, CV, circuit en connexion, etc.) fait en sorte que ça marche… Des ensembles de prothèses articulées et ordonnées afin que ça " marche "…

Entre ficta et facta,

les noms-sans-visage, un incessant défilé, circule sur les écrans domestiques, remplit les bases administratives. Des données sans visage ?

Mais, il était un temps peu lointain où les visages étaient eux-mêmes des données.

La question en majuscule (" POURQUOI SERAIT-ON SURTOUT UN VISAGE ? " ) n’appartient qu’ à ce temps -là parce que :

Dans les document administratifs qu’on doit tous avoir afin de circuler / vivre dans la ville, plus personnelle que la photo, figure une série de chiffres (n° de passeport, de sécurité sociale, etc.)

Dans un procès contemporain, le " DNA pattern " est plus déterminant que les traits du visage de l’accusé qui peuvent passer " inaperçus ".

Dans les cliniques de chirurgie esthétique, le visage se transforme en un autre ou en plusieurs autres " manufacturés " et sur commande (dans la limite de modèles, de techniques disponibles).

On n’est donc plus des visages. On l’est peut-être toujours en ce qui concerne le corps (le visage en tant que ce qui ne fait pas partie du corps), mais on ne l’est pas à l’égard des agencements de pouvoir (le visage devient secondaire vis-à-vis du contrôle).

Ainsi, la question en majuscule demande toujours la même chose ; c’est juste la bataille qui se passe ailleurs. L’indice qui s’organisait autour du visage bascule maintenant de plus en plus vers une organisation autour du nom et du numéro de série. Le visage n’est plus le support premier du surcodage car la machine qui produisait visage et visagéification produit maintenant du surcode pur en direct.

Si on suit Deleuze et Guattari, dans le premier système, la main, le sein, le vagin sont visagéifiés. Le visage (du Christ) surcode toutes les parties décodées.

Dans le deuxième, pourtant, la main, le sein, le vagin sont surtout des " information patterns ".

Dans le deuxième, le visage, et le cul, seront donc des " information patterns " parmi d’autres. Le 01 surcodera tout ce qui peut être codé. Gènes &Cie à votre service.

L’enjeu, du " point de vue " des singularités sans visage, reste celui de l’invention d’un non calculable, non mesurable, celui de l’événement et de l’inattendu qui donne à (s’)imaginer autre chose.

Là où les noms-sans-visage que nous sommes, scandent, supportent et soutiennent, la logique du calcul et du calculable dans un processus entamé, les singularités sans visage, à agencer, sont un projet sans projet à la fois d’affirmation et de détournement de cette même logique. Les singularités sans visage ne sont pas des personnes ou des individus ni des communautés ; elles sont des résistances, trop locales ou trop minuscules pour qu’elles soient enregistrables, se produisant par des noms-sans-visage.

Les noms-sans-visage sont des unités séparées, qui constituent un ensemble homogène, traitable, connu et accessible. Les singularités sans visage qui font bel et bien partie de cette base, en tant que noms, ne sont pas pour autant réductibles à un nom ni à un numéro. Ce sont des événements impersonnels, des devenirs collectifs ou extrêmement solitaires, des œuvres qui se tissent sans signature, mais qui signent (voir Instantané II). Des murs écrits, des pages persos, des rencontres, des projets, des communautés inavouables, des métaphores inédites ou déplacées, des gestualités étranges, des mises en geste, des faits imperceptibles, c’est-à-dire sans code bar ou avec un code bar inventé, métis, méconnaissable, intraitable, qui invente déjà des machines autres, des lectures, des décodages autres. Trop en parler, chercher à préciser serait vouloir prévoir, traiter, calculer…

( Notes intempestives

La langue, et surtout, le langage est déjà viral. Jean n’attendait pas la deuxième guerre mondiale pour écrire l’Apocalypse… Mais William Burroughs, jouant Jean, demande : " qu’est-ce qui fut au début, l’intestin ou le ténia ? " question qui veut entre autres impliquer que le parasitisme est limitrophe de la vie.

L’intériorité serait synonyme de l’intrusion, de la colonisation ; pour ne pas avoir d’extérieur, la créature sadienne serait aussi dépourvue de monde intérieur, ce qui semble répondre à la question concernant la capacité de lui imaginer un esprit. Car l’identité, c’est un symptôme d’invasion parasitique, l’expression en " moi " de forces venant de l’extérieur. Et ceci presque indépendamment du régime d’interconnexion en voie de généralisation : " language is a virus ". Ce qui veut dire aussi que le langage n’est pas le seul virus. Le langage est à l’esprit ce que la ténia est aux intestins (d’un certain point de vue, on peut donc imaginer la créature sadienne en pleine santé…). Le langage n’est qu’un virus parmi d’autres.

Il n’y a pas de hors contamination (ce qui remplace plutôt bien le " il n’y a pas de hors texte " derridien, peu hypermédiatique d’ailleurs…). Il n’y a pas de hors contamination sauf dans le hors communication, et on a vu ce que cette envie de pureté ou de stérilisation implique (reste de le faire connaître aux responsables de la santé publique, médecins et autres…). À suivre Burroughs, " l’ensemble de la conscience humaine, féminine ou masculine, est à la base un mécanisme viral ". Le langage, la sexualité, toute forme de conscience sont ce que l’écrivain appelle : " the human virus ". Nous sommes des virus parmi d’autres. Nous naissons, nous faisons, nous produisons et nous nous reproduisons, nous mourrons ; nous sommes nos propres symptômes, mais ces symptômes, que nous sommes, sont aussi la seule preuve de notre existence.

" Nous ", dans ce contexte, étant à la fois : nous - les " personnes ", nous - le langage, nous — le réseau d’interconnexion, nous les symptômes et nous — les virus. Tout cela n’implique pas pourtant un état d’accord pacifique — loin de là : la " vie " du virus est un combat qui dure aussi longtemps que cette " vie " . Ce schéma donne pourtant à imaginer l’environnement de la pensée et la pensée de ce qu’aujourd’hui on peut choisir de mettre sous le mot " cyberespace ".

Ce qui est intéressant, c’est que le virus lui-même n’est jamais originel ou originaire. Il n’est pas autonome ; il est même partiellement vivant ; il a toujours déjà besoin d’un hôte. Il a toujours déjà besoin d’un autre. Mais on est tous à la fois, et " moi " et " l’autre " : Je est l’intestin e(s)t la ténia. )

MAKING PATTERNS RHYME…

Revenons au surcodage du visage, du cul , de la main…

Pour s’exprimer de manière stratégique (suivant K.N. Hayles), notre matérialité serait donc pénétrée de " information patterns ". (Des modèles, (motifs, modes, tendances, logiques) informationnels ? Peut-on traduire ça comma ça ? Notre perception culturelle en train de changer… )

Quand on met d’un côté le matériel et de l’autre l’information, on suit un dualisme fort persistant qui s’exprime sous ces termes (information — matière) depuis la deuxième guerre mondiale, mais qui avait déjà depuis longtemps accompagné la vie occidentale (esprit — matière, esprit — chair, esprit — Nature, etc.).

Ce qui est fort stimulant c’est que le pattern du pattern, le pattern à partir duquel le schéma " information — matière " va être organisé, c’est le gène. La biologie moléculaire a donné le mot d’ordre et depuis on doit s’imaginer un aller sans retour du pattern génétique vers des cellules obéissantes ; la matérialité de ce qu’on appelle " corps ", qui ne fait que " traduire " fidèlement cette structure qui lui préexiste. Et le gène créa… mais qui créa le gène ? Platon peut-être : le monde des Idées, récupéré par une science en plein progrès rétroactif … Sans gêne.

Les métaphores dominantes d’une métaphysique bien ancienne forgent les prémisses de la science contemporaine la plus " poussée ".

Instantané IV : dans Libération (8 et 9. 09.2001), on pouvait lire l’interview de deux biologistes mettant " en cause la théorie dominante de la génétique ". La première question que le journaliste leur adressait, indicative à plusieurs titres, était : " comment peut-on être biologistes, spécialistes de génétique des virus pour Pierre Sonigo et de l’embryon pour Jean-Jacques Kupiec, et proclamer que la génétique se trompe, que les gènes tels qu’elle les conçoit n’existent pas ? ". Les explications commencent. Puis, cette phrase : "Un écosystème peut se révéler très compliqué et subtil. Et pourtant, il n’est composé que d’éléments autonomes agissant chacun pour sa survie propre. De leurs interactions émerge l’écosystème " forêt " ou " prairie " sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un " programme ". Si l’organisme est une forêt, l’hypothèse du programme génétique est tout simplement inutile " (…) " l’idée centrale est que les cellules se développent pour elles-mêmes ". Journaliste : " mes cellules de poumon ne sont donc pas là pour me permettre de vivre ? ". Réponse : " le poumon n’existe pas pour faire respirer l’homme, mais parce que les cellules qui le constituent n’ont rien d’autre à faire pour vivre, obtenir de la nourriture et de l’énergie, à l’endroit où elles sont, que de se spécialiser en poumon ". (…) Dernière question : " comment vos collègues prennent-ils vos idées ? ". " Notre idée implique qu’il faut rediriger les forces de la biologie vers les cellules (…) ou de se rendre compte que la génétique a répété des schémas très anciens, hérités de Platon et d’Aristote, de manière largement inconsciente, alors qu’elle prétendait faire de la science pure. En outre, notre théorie détrône l’individu — donc l’homme — de sa place centrale dans la biologie. (…) Nous ne sommes plus le résultat d’un plan - hier divin, aujourd’hui, génétique — mais d’une injonction des milliards de cellules qui nous constituent. (…) c’est terrible pour l’ego : l’homme n’est même plus au centre de son propre univers intérieur. "

Ce que les deux biologistes décrivent comme problématique et asphyxiant au sein de la génétique contemporaine, rappelle l’invitation aux sciences cognitives (Seuil, 1989, 1996) de Fransisco Varela. L’Intelligence Artificielle et le cognitivisme y sont décrits en tant que manières de penser le monde qui ont partie liée à une métaphysique très ancienne et aux métaphores dualistes qu’elle comporte. Varela au cours de son livre fait un geste double ; d’une main il met en question les prémisses dualistes qui soutiennent les sciences cognitives dominantes, de l’autre il montre et crée des nouvelles métaphores pour décrire un autre champ (par exemple, la vie artificielle non-computationnelle) . Tout comme la métaphore de la " forêt " de Sonigo, le " faire-émerger ", l’" enaction " sont des propositions efficaces qui promettent un changement profond à la machine de vision qui/que constituent les sciences impliquées.

Ces scientifiques qui diagnostiquent leur propre science se trouvent souvent face à des questions du type " comment peut-on être biologiste et proclamer que la génétique se trompe… ". Dans le discours qui/que constitue une science, les marges d’improvisation, de confrontation, de résistance sont minimes. Dès qu’on interroge, on appartient plus. Ceci ne se limite pas à la science. Chaque fois qu’un titre est exigé en tant que permis-à-faire-quelque-chose, il est question de noms-sans-visage, de nom et de nommable.

Si vous êtes artiste, vous ferez une œuvre / si vous êtes biologiste, vous travaillerez sur les gènes / si vous êtes mécanicien, vous ne vous occuperez que des voitures / si vous êtes musicien que de la musique / si vous êtes philosophe, vous penserez, et ainsi de suite.

La solution se trouve-t-elle du côté du transdisciplinaire ? Même pas. Ca serait comme ajouter des noms à la série de noms dans l’espoir de ne plus être un nom-sans-visage.

Quand des jeunes scientifiques de la Stanford Humanities Revue disent avec admiration à Heinz von Foerster (" mentor " de Varela) au cour d’une interview que l’interdisciplinarité est son expertise même, il réplique : " je ne sais pas où se trouve mon expertise ; mon expertise, c’est : pas de disciplines. Je dirais qu’on doit se débarrasser des disciplines partout où on le peut. Les disciplines sont une excroissance de l’academia. Dans l’academia, on " nomme " quelqu’un et il doit être historien, physicien : il doit avoir un nom. Voilà un être humain : Joe Smith — il a soudain une étiquette autour du coup ; biophysicien. Dorénavant, il doit vivre selon son étiquette et se débarrasser de tout ce qui ne relève pas de la biophysique ; sinon, on va se demander s’il est vraiment biophysicien. S’il parle d’astronomie, on va lui dire : eh, on ne sait pas trop ce que vous dites, ce n’est pas vraiment votre domaine de compétence, ceci c’est de l’astronomie et il y en a un département par là ". Les disciplines sont un contrecoup de la situation institutionnelle. "

Cette étiquette autour du coup qui nomme, nomme toujours des noms-sans-visage comme un second baptême bien plus contraignant que le premier qui devient de plus en plus facultatif. La reconnaissance, l’appartenance se passe ailleurs… Les résistances auxquelles on a fait allusion sous le nom vague de Singularités sans visage ont lieu partout où le message de l’étiquette est gribouillé, griffonné, déplacé, multiplié.

Ce texte décrit les Singularités sans visage en tant que moments imperceptibles, non enregistrables. Pourtant, ce dernier détour vers la biologie et l’épistémologie, veut ajouter que ce qu’on désigne comme mise en geste est un processus non exclusif, qui peut aussi s’écrire, se publier, circuler de façon tout à fait perceptible. La mise en geste peut devenir une mise en scène quand c’est la scène elle-même qui est mise en geste. L’important c’est que le processus garde avec l’imperceptible, l’anonyme, l’impersonnel une profonde complicité qui le motive à dépasser l’étanchéité des schémas dans lesquels il se produit. Devenir fôret, devenir cul/visage, devenir interface.

L’espace strié que se veut la science se laisse parfois divertir en espace lisse. Cela s’appelle association complice d’idées, de désirs et de projets, et cela s’appelle " faire ". Art. Arts de faire.

SHOCKING

Les personnes interfacées que nous sommes dans ce régime d’interconnexion en voie de généralisation n’ont pas besoin de visage pour s’introduire. Ils s’immiscent partout où il y a accès. Ils accèdent comme des intrus mais sont les bienvenus : c’est la définition même de l’ " accessibilité ".

" Accessible " est un autre mot pour facile. L’accès comme solution. Qui en a envie ?

" Accessibilité " : en un premier temps le mot implique un sujet isolé X face à l’existence des barrières, d’un espace clos, d’une information bien gardée — en un second temps le mot promet au sujet X l’accès à cette information par le dépassement de barrières.

L’" accessible " serait donc antinomique au  "viral". Selon la conscience virale, il n’y a pas d’isolation possible d’un sujet X eu égard à une information Y.

Dans un système où prédomine la vision, le visage est l’ " accessible ". Il re-présente l’individu qu’il garde, par le même geste, inaccessible. Le visage résume visuellement un " être ", qu’il garde à l’abri de sa propre corporéité et de celle des autres.

Dans un système où prédomine le code, le nom est l’ " accessible ". Il re-présente la singularité qu’il veut, par le même geste, garder sous le nom qui la rend accessible. Le nom résume en codant un " être ", qu’il garde à l’abri de sa propre corporéité et de celle des autres.

Pour la conscience virale l’" accessibilité " n’existe pas.

Les singularités ne sont pas accessibles ; elles s’entrecontaminent, ce qui veut dire : elles sont en interfaçage ré-actualisable mais ininterrompue.

Les singularités n’ont pas de visages ni de noms ; elles (s)ont des interfaces.

En fait, elles virtualisent et actualisent des " devenir interface ".

Devenir interface, c’est affirmer que : Je est l’intestin e(s)t la ténia.

" Devenir interface " dit aussi " devenir interfacé ".

Logique d’envoi, de passage, et, en même temps, de réceptacle.

Connectique multipliante.

Sade proposait des combinaisons des corps, une connectique extrêmement compliquée, réitérable, variable, contre l’isolation du corps individuel (indivisible).

Les gravures qui accompagnent son écriture ne sont pas des portraits, mais des catalogues.

S’il préfère le cul au visage, c’est parce que ce dernier représente l’in-dividu, le hors communication et le hors contamination du sujet indivisible des Lumières.

S’il préfère le cul au visage, c’est parce que ce premier augmente les possibilités de combinaison des corps, multiplie les points de connexion, ajoute des entrées et des sorties, élargit le champ des possibles.

FROM THE TAPE III (troisième dialogue parasitaire)

  • Qu’est-ce qui remplace le visage/le regard dans son rôle de " garant " ?

- Le méconnaissable comme rencontre.

  • Et, surtout, dans son rôle de " séducteur " ?

- La contingence de la rencontre.

  • Comment fait-on pour établir des liens ?

- On poursuit cette contingence jusqu’à la complicité que sont les liens.

  • Qu’est-ce qui est présent à travers ces rencontres, puisque la présence physique dans un premier temps en est exclue ?
  • Les devenirs interface en tant que promesses du méconnaissable comme rencontre.

Instantané V : le soleil brille toute chose en transparence. Deux cyborgs gibsonniens font l’amour sous le toît d’un abribus.
À l’écran de la caméra digitale, seul indice le miroitement du banc sur la montagne suisse du panneau publicitaire.