avril 26, 2012 0

Les démesures du temps et de l’espace

Par / Réflexion

La démesure a été principalement conçue dans le domaine des arts en tant que sublime c’est-à-dire comme décollement entre l’objet et la perception, entre le phénomène et les facultés. C’est dire là que cette démesure était le fruit d’une relation subjective et concernait donc le sujet sentant et ressentant.

Or il existe d’autres formes de démesure qui ont toujours constituées l’aiguillon de mon travail : il y a des oeuvres qui dépassent objectivement les facultés de réception du regardeur. Il ne s’agit pas seulement d’une illimitation herméneutique suivant laquelle, puisque chacun perçoit les choses différemment, l’interprétation d’une oeuvre est aussi multiple que les singularités qui y ont accès. Il s’agit de travaux artistiques qu’on ne peut tout simplement pas consulter en totalité parce que la durée d’une vie n’y suffirait pas. Cette illimitation peut provenir de l’activité de l’humanité même, c’est le cas d’Internet qui est un univers quasi-infini, qui grandi plus vite que le temps pris à le consulter.

Il faut dès lors faire attention et distinguer l’espace de l’oeuvre du temps de la perception. L’oeuvre s’étend dans un espace déterminé parce qu’elle est profondément matérielle. Elle n’est pas en soi longue ou courte, elle ne l’est qu’au regard du temps que l’on met à la parcourir. Le temps est donc toujours temporalisation, fut-ce par l’usage d’une chronologie mécanique élaborée par la technique montre, et est donc en ce sens toujours quelque chose qui relève de la subjectivité.  Le temps c’est l’espace en tant qu’il est parcouru par un sujet, en tant qu’il est donc déplié. La démesure dont nous parlons donc est celle non du temps mais de l’espace. Elle relève de la capacité  des ordinateurs à constituer des espaces de mémoire d’une surface très grande et que la perception n’a pas le temps de déplier dans le temps. Il y a pour le sujet deux temps : un temps de la perception et un temps de l’existence, ce dernier doit être supérieur au premier. On ne perçoit qu’à la mesure de sa vie.

La démesure spatiale quant à elle est orientée vers l’objet et relève de sa solitude. Cette dernière n’est pas absolue parce que par des moyens relationnels nous pouvons nous en faire une certaine idée approchante. Les conditions de cette approche restent encore à déterminer mais ne relèvent sans aucun doute pas de la constitution d’une vérité comme parfaite adéquation (fut-elle régulatrice) entre d’une part la démesure de l’espace et d’autre part la démesure de la temporalisation. Il y a bien sûre la tragédie de la perception et de la perception de la perception, c’est-à-dire du sujet qui perçoit en retour la faille de son système perceptif et le désaccord toujours possible entre les facultés. Mais il y a aussi sans doute la tragédie de la solitude de l’objet : c’est par exemple le cas dans un film célèbre de la scène dans laquelle on voit un sac plastique qui virevolte devant un mur de briques. Cette scène inspirée par une installation d’art contemporain nous montre un déchet, qui pourrait être cher à Benjamin, et qui présente quelque chose qui dépassera non seulement probablement notre vie singulière mais aussi peut-être l’existence même de l’humanité. Ce déchet est plus grand que nous, il nous dépasse dans son idiotie et dans sa solitude, il ne vaut ni plus ni moins que toute autre chose. On perçoit déjà les lignes d’un monde désertique, d’un univers inhabité, d’un désert. Nous ne sommes plus là – disparition – on ne sait si c’est avant ou après, si c’est le passé ou le futur, mais qui est ce « on »? Qui parle ainsi? Qui porte un jugement? Qui peut même percevoir cette absence? Cette solitude impossible que nous la portons, sans doute nous rapproche-t-elle un peu plus de la solitude de ce sac plastique qui virevolte dans la ville et sans est-ce cela que nous pouvons attendre de certaines oeuvres d’art.

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avril 22, 2012 0

La circulation et les flux

Par / Réflexion

On semble faire régulièrement la confusion entre la circulation et les flux, en particulier dans le domaine de l’économie politique. Les théoriciens qui rejettent les flux comme étant la forme même du capitalisme financier parce que celui-ci exige une fluidification, une transparence, une vitesse des échanges selon les règles de l’OMC, prennent au premier degré le discours dominant. Le capitalisme en effet tente de rendre flou ce qui distingue et oppose même flux et circulation parce qu’il tente d’opérer une capture de la liberté en faisant croire que son avancée est parallèle à celle de la démocratie et la permet même.

Le capitalisme financier promeut la circulation en adoptant la terminologie des flux. Qu’est-ce qui différencie ces deux concepts? La circulation est un flux organisé sous le contrôle d’une autorité de sorte que son écoulement suit un ordre prévisible et poursuit des objectifs déterminables. Par exemple les flux migratoires sont organisés par des règles et deviennent une libre circulation. Rien de plus contradictoire donc que l’association de ces deux termes dans la mesure où la circulation c’est justement ce qui est contraint par une autorité extérieure qui prend la forme d’un métalangage dont on ne saurait sortir sans devenir irréaliste. C’est le discours absurde de l’économie de marché qui tente actuellement de discréditer tout discours dissident par la pire et la plus globale des critiques : le manque de réalité et donc la négation même de la vérité. Que serait un flux migratoire qui ne serait pas une circulation, c’est-à-dire suspendant l’autorisation d’un aller par la possibilité d’un retour? Que serait ce flux s’il échappait radicalement à tout contrôle et à tout ordre? L’exigence de circulation est absolue mais elle tente d’étouffer par sa compacité et sa substancialité un autre absolu, turbulent, indécis, changeant toujours d’échelle et de mesure.

Les flux relèvent en effet d’une autre logique, ils sont même antérieures à la logique en tant que celle-ci doit découper en unité, rendre discret le continu pour mathématiser par une telle équivalence ce qui est. Les flux débordent, excèdent, cèdent par le trop ou par le pas assez. Ainsi les flux ne circulent pas toujours, leur écoulement peut s’interrompre, varier en quantité et en qualité : le déluge et la sécheresse. Si l’on parle de flux migratoires sans l’associer à la circulation, on s’imagine un déferlement, quelque chose d’incontrôlé qu’on ne pourra pas ficher, identifier et classer. On ne sait plus quoi faire de cette migration, on ne peut plus la penser parce qu’on ne parvient plus à la découper, c’est-à-dire à transformer les singularités (cet être qui migre, celui-ci en particulier chargé d’une histoire unique, d’un devenir irremplacable) en unités additionnables. Les flux ne sont pas le chaos mais ce qui suspend la règle (le chaos étant une règle parmi d’autre). Les flux sont la contingence, c’est-à-dire non seulement la variabilité des règles mais la variabilité même de la possibilité des règles. Les flux ne sont-ils pas la nécessité même de la contingence?

Par une telle distinction nous comprenons que la circulation relève de l’économie de marché mais aussi de l’état qui est également une autorité qui organise la contingence des multitudes. Il serait naif de vouloir contrecarrer la finance par le biais de l’appareil étatique en croyant que celui-ci défend plus justement le bien commun. Ce serait oublier qu’il est constitutif d’une autorité qui tente d’occulter ce qui défie tout pouvoir, la puissance des multitudes. L’état se prend lui-même pour objet et assure sa survie au-delà même du vivable. Les multitudes ne relèvent pas de l’unité mathématique, du chiffre et de l’identité (puisque n’importe quel 1 est toujours 1, l’axiomatique est une autorité). Elles ne sont pas pensables selon l’ordre d’une autorité qui organise logiquement tout ce qui va suivre. Elles sont inanticipables, imprévisibles, incalculables, mais ceci ne veut pas dire qu’elles soient impensables, seulement qu’on ne peut les penser en les soumettant d’avance à l’autorité d’un discours.

La circulation est une tentative pour discréditer les flux en en prenant la forme mais en en retirant la matière, c’est-à-dire l’infinitude de la division et l’incapacité de celle-ci à revenir au même par opérations successives d’addition et de soustraction. Elle est un absolu compact qui tente d’intégrer la contingence des flux. Quoi de moins contingent en effet qu’un discours sur la circulation du capital et des êtres humains? Tout y apparaît en effet selon l’ordre d’une nécessité qui ne laisse aucun choix, aucune marge, simplement l’acceptation de l’invivable : il faut payer le prix d’une vie. Les flux quant à eux sont un absolu clairsemé, dispersé, granuleux, ténu, éparpillé.

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avril 14, 2012 0

Les salles

Par / Production

Ils étaient restés longtemps dans la salle. La lumière était revenue depuis déjà plusieurs minutes et personne ne s’était levé. La salle d’ailleurs n’était pas vraiment une salle, elle n’était pas fermée, le vent battait sur les rideaux. Les murs étaient fendus, des pans entiers manquaient, et dehors il y avait la nuit. Personne n’avait levé le regard et personne ne se regardait, aucun échange, aucune parole, simplement le silence et le vent. Ils s’étaient donc assemblés ici pendant de longues heures et il avait regardé cette lumière. Sans doute faudrait-il faire l’histoire du cinéma sans croire à ces histoires, oublier l’histoire du cinéma, ne pas prendre au premier degré ce que les réalisateurs avaient essayé de faire, ou ce qu’on avait cru qu’ils avaient fait, mais plutôt chercher à voir cette lumière, ce dispositif, la lumière derrière, une nuque.

À présent les salles étaient vides. Elles avaient été désertées par cette lumière artificielle et par les spectateurs, il ne restait plus que des espaces inutilisés. Chacun de ces espaces se ressemblait, il y en avait un peu partout, dispersées selon un plan commercial dont on avait perdu la mémoire. Les gens s’étaient assemblés ici, ils y avaient peut-être partagé un espoir, une histoire, l’histoire d’un peuple, des émotions. Mais personne n’y avait réellement cru. Il s’agissait d’autre chose : se tenir côte à côte dans une salle et fixer l’écran sur lequel la lumière était reflétée pour ne pas se regarder les uns les autres, pour n’avoir rien à dire, rien à sortir de sa gorge, mais les séparer les ombres. Ceci avait permis pendant des décennies que des individus soient ensemble dans le silence, dans l’oubli de la présence de l’autre. Voici le miracle, la présence de l’autre, sans l’autre. Son oubli.

L’immersion dans l’image cinématographique n’avait été qu’une idéologie plaquée sur un autre phénomène. Parce que quand un spectateur se disait intérieurement qu’il était dans l’image, il en sortait alors immédiatement. Être dans l’image ne pouvait s’exprimer qu’à l’imparfait, il n’y avait jamais la correspondance entre la sensation et la conscience de cette sensation. Prendre conscience de l’immersion c’était émerger de cette sensation qui n’était donc reconstruite qu’a posteriori. Un arrachement. On ne pouvait même pas dire qu’elle avait existé parce qu’on n’en avait que des traces indirectes.

Les images n’étaient plus les mêmes. Mais il restait des salles vides.

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mars 9, 2012 0

Le réseau sans fil

Par / Réflexion

La formule « réseau sans fil » peut sembler paradoxale puisque le réseau est habituellement ce qui est constitué d’une structure matérielle filaire, étymologiquement le réseau est la contraction entre le filet et l’eau. Cette négation du fil est-elle simplement l’expression d’une évolution technologique ( le wifi, le bluetooth)? Peut-on penser un mode relationnel sans fil? Mais s’il n’y a pas de fil entre l’utilisateur et la machine, il y a de nombreux fils après la machine, le modem, des fils qui cours sous les cloisons et les immeubles, dans les égouts et sous terre. Un réseau reste pour une grande part filaire de sorte que cette expression a deux enjeux: survaloriser un segment particulier du réseau composé de trois éléments, l’utilisateur, la machine, le modem, et d’autre part grâce à cette valorisation occulter le caractère filaire du reste du réseau.

Qu’est-ce qui provoque ce désir d’occultation? Qu’est-ce que le filaire dérange? On se prend les pieds dans les fils et un réseau filaire n’est pas simplement une circulation absolue car on peut s’y emmêler les pinceaux et on peut chuter prit tel Gulliver dans les mailles d’un réseau trop serré. Tout se passe comme si l’augmentation de la circulation d’un réseau allait avec l’accroissement de son infrastructure et la densité du tissage, son encombrement donc. Le réseau filaire est donc un réseau partiel, incidenté, qui peut devenir dysfonctionnel. De sorte que le réseau sans fil a lui pour enjeu de fantasmer un flux intégral, sans entrave, continu, un flux absolu. « Ou est le réseau sans fil? Ou est-il? ». La négation du filaire entraine le désir d’une omniprésence, d’une onde circulant partout et tout le temps. Et il s’agit là d’une négation puisque le réseau n’est que fort partiellement sans fil.

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février 28, 2012 0

Le flux quadripartite

Par / Méthodologie théorique

Il existe quatre types de flux fonctionnant par couple : interne et externe, technologique et artistique. Chacun d’entre eux est disposé sur une ligne horizontale allant de la subjectivité interne à l’objectivité externe avec le couple technologique et artistique au milieu qui, selon des cas que nous analyserons, renversent leur polarité. Un axe vertical va quant à lui du continu au discontinu s’appliquant à tous les flux. Ce schéma n’est pas à comprendre comme une cartographie statique définissant des frontières étanches mais comme la mise en place de polarités qui permettent d’aborder des processus dynamiques et des mélanges subtils entre les catégories.

Reprenons. Le flux apparaît au premier abord comme un processus continu qui ne dépend pas de nous. Si je meurs, la pluie ne cessera pas de tomber. Elle cessera dans son externalité. L’écoulement des flux est perceptible mais n’est pas une production de la perception, elle ne s’y réduit pas et on peut même dire que quand nous pensons les flux nous pensons en fait une certaine autonomie. Ceci rattache les flux à quelque chose d’en soi et à une forme d’absolu. Mais il ne s’agit pas là de tous les flux, seulement de ceux qui appartiennent au grand domaine de la physis, car il existe d’autres flux qui sont internes et qui concernent la constitution de la subjectivité. C’est le flux de la conscience (Husserl) et les flux corporels. Ils ne sont pas identiques, chacun a son histoire, mais ils se rapprochent parce qu’ils relèvent d’une intériorité, de quelque chose en moi et non plus en soi. Les flux corporels nous mettent en contact avec l’absolu mais selon une stratégie fort différente, et pour ainsi dire inverse, des flux de la physis : je peux penser la finitude de ces flux, leur arrêt qui signifie ma mort. Lorsque le flux de ma conscience et les flux corporels s’arrêteront alors je ne serais plus. Je peux penser cette suspension de mes flux parce que je peux penser ma mortalité qui est un absolu. Le flux de la physis externe est un absolu continu (en soi) et le flux de la subjectivité interne est un absolu discontinu (pour moi) qui se signale par sa cessation. Cette continuité et cette discontinuité peuvent se renverser comme nous le verrons plus loin. Le flux interne n’est pas pour autant ma propriété car en suivant le paradoxe du sens intime, « Je est un autre ». Je ne peux aborder en effet la constitution de cette subjectivité psycho-corporelle que du seul point vue d’une désappropriation qui me met hors de moi et qui pour ainsi dire m’objective du dedans selon une logique du dispars.

Il existe deux autres flux qui semblent au premier abord des productions humaines et que l’on pourrait approcher comme des objectivations de la subjectivité: les technologies et les oeuvres d’art. Pour les premières, il va de soi que l’appareillage des technologies constitue une forme privilégiée de flux qui nous débordent de jour en jour. Des flux énergétiques, fonctionnels, informatiques, informationnels, etc. Les oeuvres d’art quant à elles semblent des flux en un sens plus étrange et plus subtil, bien que tout aussi fondamental. Elles nous mettent en effet en contact avec le flux de l’histoire, avec les civilisations disparues mais aussi avec notre présent mais aperçu sous un angle inattendu et intempestif, le contemporain de l’art est à contre-temps. Les oeuvres d’art sont un réagencement du flux temporel en tant qu’événementalité arrivant à une subjectivité et produisant à partir d’elles des traces mémorielles. Flux technologique et flux artistique fonctionnent ensemble parce que d’une part ils partagent des matières fonctionnelles (la peinture est une technique même si elle n’est pas que cela) mais aussi parce qu’ils sont polarisés. Les technologies répondent à une volonté subjective déterminée qu’il est possible de détourner par réappropriation de la finalité. Les oeuvres d’art sont une production de la volonté subjective dont la finalité reste indéterminée ou plus exactement interminable chacun devant se l’approprier pour lui donner un possible (sensible mis en partage). Les technologies ont une direction qui préside à leur naissance et à leur usage, c’est l’ingénierie. Les oeuvres d’art sont des supports pour recréer une direction propre à chacun. En ce sens, technologies et oeuvres d’art mettent en contact de manière structurelle les flux internes et les flux externes. Elles sont externes en tant qu’existant hors de moi comme des matières à disposition. Elles sont internes parce qu’elles supposent dans un cas l’adoption et le détournement d’une subjectivité préexistante, et dans l’autre cas la production continue d’une subjectivité qui ne cesse de s’individuer. On peut donc les considérer en même temps comme des externalités ou des internalités selon une polarité dynamique et c’est pourquoi leur position est mouvante et peut se renverser selon la situation et l’analyse.

Une autre polarité structure de part en part les flux en s’appliquant à chacun d’entre eux, c’est celle du continu et du discontinu que nous pouvons placer sur l’axe vertical, ce qui ne suppose aucune hiérarchie. Nous avons précédemment présenté les flux comme quelque chose de continu mais cette continuité n’est possible que parce qu’il y a parfois des discontinuités, c’est-à-dire quelque chose qui s’arrête, qui ne s’écoule plus. Il faut se méfier des flux absolument fluides, c’est-à-dire des flux intégraux qui sont des conjurations. L’économie de marché par exemple est un flux intégral quand elle se présente comme une maximisation potentiellement absolue des profits excluant en droit les crises, les effondrements, les variations. Le discontinu appartient à l’ordre du possible. Il scande la temporalité, le flux en tant que mouvement hétérogène est indécomposable. Le flux est débordement, surplus mais aussi pauvreté (cf étym. torrent) et c’est pourquoi l’absolu des flux se déplace de l’objectivité continue pour arriver à la subjectivité discontinue : la solitude du monde (mais la solitude de qui ou de quoi au juste?). Objectivité et subjectivité palpite entre le continu et le discontinu. On ne peut comprendre les flux que si on les approche selon ce double plan. La physis est continue mais le monde est toujours au bord de la sécheresse, de l’épuisement et de la destruction. L’intériorité subjective (conscience et corps) ne cesse jamais, il y a toujours des pensées, des sécrétions, mais la maladie est un arrêt temporaire tandis  la mort est la cessation pure et simple. Ces arrêts sont rares, le monde est globalement stable, mais l’arrêt est une ponctuation du temps de forte intensité qui change tout selon une logique du clinamen. Les technologies fonctionnent suivant en cela leur finalité fixée par une subjectivité et en ce sens elles sont à portée de la main. Mais elles peuvent toujours s’arrêter, s’incidenter, bugger, la matière se retournant contre la forme intentionnelle, elles sont alors sous la main. On adhère à certaines oeuvres, on parvient à se les approprier, c’est-à-dire à créer un possible qui ouvre la sensibilité de la sensibilité, la sensibilité réflexive, mais elles sont toujours au bord du rejet ou de l’indifférence, de l’incompréhension, d’une perception de faible intensité pour soi ou avec les autres. Le tempo entre la continuité et son suspend défini la perception des flux en tant qu’influx, reflux et afflux.

Physis :
Continuité (cosmos) / discontinuité (destruction, extinction, implosion)
Absolu (extériorité) / finitude dérivée (solidarité anthropocosmologique)

Psycho-corporalité :
Discontinuité (maladie, mort) / continuité (conscience, sécrétions, palpitations, respirations, vocalisations)
Finitude (mortalité) / absolu dérivé (pensée de l’en tant que)

Technologies :
Instrumentalité comme continuité (à portée de la main)
Incident comme discontinuité (sous la main)

Oeuvres d’art :
Indifférence comme continuité (perception faible)
Appropriation comme discontinuité (sensibilité réflexive)

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février 28, 2012 0

De la technique et de l’institution de l’art

Par / Méthodologie artistique

D’un côté les tenants de l’art numérique estiment souvent  que mon activité est plus contemporaine que numérique. En effet, je n’ai pas un discours systématique sur le logiciel libre ou sur l’esthétique du code, je ne suis pas un défenseur acharné  des logiciels vedettes du milieu artistique et je ne suis pas non plus (pseudo) hacker. Je peux faire des dessins, de la gravure ou de la peinture. Certaines marques qui signalent l’artiste numérique me font sans doute défaut et je dois même avouer une certaine réticence critique à les utiliser parce que je perçois comme des lieux communs et des routines de la pensée, quelque chose de conventionnel. D’un autre côté, les tenants de l’art contemporain estiment  que je fais surtout de l’art numérique parce que non seulement j’utilise régulièrement l’ordinateur dans mes créations  mais aussi parce que j’aime interroger cet univers que je ne limite pas seulement à être technique mais que je perçois aussi comme culturel  et touchant nos existences mêmes. Ainsi, mon regard peut se porter sur le réseau, sur Google, sur la relation entre les mots et le langage dans un ordinateur, ou sur tout autre aspect qui me semble donner une teinte existentielle aux technologies.

Il est bien sûr très difficile  de délimiter la frontière entre l’art numérique et l’art contemporain, mais en France elle semble exister peut-être moins d’une façon conceptuelle qu’institutionnelle. Chacun aime à rester dans son camp  et parfois  espère passer dans le camp adverse. Chacun se présente comme une victime, comme le mal aimé, l’art numérique serait méprisé par l’institution tandis que l’art contemporain ne pourrait recevoir des financements aussi importants que l’art numérique qui lui est lié à la recherche et à l’innovation. Dans les deux cas on se présente aussi comme un vainqueur, l’art numérique prétendant parfois,  mais de plus en plus rarement, constituer la relève de l’art et son avenir, tandis que l’art contemporain méprise ce qu’elle prend, à tort ou à raison,  comme une naïveté dans l’art numérique.

Il est certes difficile de définir cette frontière parce que comme dans toute frontière  il existe des lieux de passage, des zones franches, des interstices,des espaces gris. Chaque  délimitation  se porte à sa limite, à son indistinction, mais ce que l’on peut tout de même souligner c’est que tout semble se jouer  sur une certaine relation à la technique et nous savons que dans l’histoire de l’art cette relation est problématique puisse qu’elle a été en partie la source de la séparation entre eux les arts mécaniques et les arts libéraux. L’art numérique et l’art contemporain considèrent la technique le plus souvent de façon instrumentale comme étant le moyen expressif de certaines fins artistiques. On ne cessera jamais  de critiquer ce point de vue le plus couramment utilisé et dont le règne prend souvent la figure de l’évidence, parce qu’il méconnaît fondamentalement ce qu’est la technique, sa nature,, son heuristique mais aussi parfois son étrange solitude.

À partir du moment où le technologique n’est plus considéré du point de vue instrumental la distinction entre art numérique et contemporain se disloque. Car finalement ce que l’on conteste chez certains artistes dont je fais parti c’est que l’intérêt pour le numérique n’est en rien technique mais existentiel. Nous considérons en effet les technologies selon l’angle de la finitude et de l’absolu. Ces deux notions sont antagoniques mais composent une polarité dont la polyphonie prend forme dans les oeuvres. La finitude des technologies c’est la façon dont, selon une boucle à double sens,  nous sommes affectés et nous affectons la matérialité des techniques. Il y a une originarité double que l’on peut nommer l’anthropotechnologie. L’absolu dépasse le point de vue du pour soi vers l’en soi. La question de savoir comment nous pouvons avoir accès à l’absolu est bien sûr une question  que nous suspendons ici et qui relève des débats avec le réalisme spéculatif. Ce qui nous intéresse ici c’est que l’absolu dans l’art c’est aujourd’hui pouvoir considérer les technologies du point de vue de la solitude. Que veut dire pour une technologie que d’être solitaire au-delà  de la projection anthropomorphique  que nous pouvons y faire? Que ce soit du point de vue de la solitude ou de la finitude, de l’art dit numérique ou de l’art dit technologique (mais qui « dit » cela?), il y a des attracteurs à explorer, des polarités complexes  que nul positionnement institutionnel,  par lequel chacun défend une position qui n’est qu’idéologique et dont l’argumentation est le plus souvent d’une faiblesse effarante, ne saura résoudre ou contraindre.

février 27, 2012 0

L’ontologie est-elle mathématique ou informatique?

Par / Réflexion

Une voie à explorer est la relation entre les mathématiques et l’informatique. En effet, si nous ne sommes pas convaincus de l’ontologie de Badiou et de son idée que les mathématiques sont l’ontologie, parce que nous y suspectons un discours d’autorité et finalement, malgré les affirmations du philosophe, une forme  de mathématique universelle, il faut bien avouer que ce rapprochement prend une tout autre signification si on pense que l’informatique est l’ontologie.

Cet autre rapprochement exige que l’on distingue nettement et subtilement mathématique et informatique. Il n’est pas question ici pour moi d’élaborer tous les arguments de ces distinctions mais simplement de remarquer que dans la plupart des cas on analyse l’informatique comme la simple mise en pratique machinique des mathématiques. Mon intuition est qu’entre les deux il y a un véritable saut, une différence radicale. L’informatique n’est pas la mathématique même si les apparences pourraient nous le faire croire. L’informatique est une mathématique dont le plan théorique est différent et c’est dans ces différences pour ainsi dire transcendantales que l’on pourra trouver la raison pour laquelle l’informatique est l’ontologie. Et ceci doit s’entendre en deux sens, un sens théorique hérité justement des mathématiques, et un sens pratique parce que dans les faits l’ordinateur transforme et produit réellement de la réalité. Alors que les mathématiques garde le projet d’une analyse de ce qui est (l’ontologie comme dévoilement, comme théorie), l’informatique quant à elle invente un autre projet consistant à produire de la réalité (l’ontologie comme création, comme machine). C’est pourquoi les mathématiques relèvent du champ virtuel tandis que l’informatique exprime l’univers des possibles. Il y a là une différence subtile mais fondamentale parce que si nous parvenons à démontrer que l’informatique et mathématique sont différentes au niveau structurel alors nous pourrons aussi comprendre deux significations différentes à l’ontologie, significations qu’il sera possible d’inscrire dans des moments de l’histoire différents : l’ontologie comme dévoilement et l’ontologie comme création.

L’enjeu de cette réflexion est bel et bien de comprendre le monde qui nous entoure et les objets techniques que nous manipulons, car en ce domaine il faut bien avouer que la réalité est en avance sur la pensée et que la réflexion théorique sur l’informatique est encore balbutiante et ne nous permet aucunement de saisir l’impact et pour ainsi dire la causalité de ce que nous sommes en train de faire et de qui par nous advient.

Différencier l’informatique des mathématiques c’est comprendre une transformation historique de l’épistémologie et de notre conception des sciences qui partant du désir de compréhension du monde environnant et de ses mystères devient une analyse numérique de celle-ci, que l’on peut comprendre comme une réduction unitaire et langagière, pour ensuite recomposer à partir de ce langage binaire supposé des fragments d’une réalité et qui n’existaient pas encore. À bien entendre cette transformation on comprend que c’est notre relation même au monde qui est en jeu et plus encore c’est la définition du sujet comme sujet de sa propre subjectivité, donc une certaine notion de la réflexivité, qui est transformée de fond en comble. L’informatique n’est pas la mathématique parce que le réductionnisme informatique est bien plus grand que la formalisation mathématique. Il faudrait sans doute se reporter à Hilbert pour comprendre la différence entre le numérique et le formel mathématique. Ce qui importe là est sans doute que la relation des mathématiques au possible et de l’informatique au possible est très différente et qu’ainsi c’est l’avenir même du monde, non pas comme un monde qui se donne ou qui se prend, mais comme un monde qui se produit et se reproduit, qui change d’horizon.
Ce projet de distinction entre mathématique et informatique n’est qu’un projet pour l’instant mais semble être une voie prometteuse pour comprendre les fondements de l’esthétique contemporaine parce que celle-ci doit analyser l’ontologie don est l’objet.

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