© 2006 Grégory

Le logos de la programmation: rhétorique et mathématisation

Les relations entre le langage comme logos et le langage comme programmation est une problématique importante pour qui veut comprendre ce qui est caractéristique des technologies contemporaines. On a beaucoup glosé sur l’esthétique du code ou sur l’art de la programmation en oubliant souvent de remettre en contexte cette glose dans le débat entre philosophies analytique et continentale, autre façon d’apercevoir deux conceptions du langage qui s’oppose au premier abord. Cet oubli n’est pas anodin, il n’est pas simplement un choix méthodologique excluant certains champs et en incluant d’autres, il résulte sans doute d’une occultation. Car ce débat structure notre relation même au langage et aux techniques.

On sait bien l’usage qu’Heidegger, par exemple, fait du langage mécanisé par la machine à écrire, mécanisation à laquelle il s’oppose, mécanisation que Jacques Derrida [1] déconstruit comme conjuration de l’écriture à deux mains envers l’écriture mono-manuelle de l’inscription manuscrite. Si on peut trouver quelques raisons à la dénonciation de la technicisation du langage visible dans les appareillages modernes tout autant que dans certaines branches de la philosophie analytique, on ne peut mettre de côté le caractère performatif des technologies langagières. Qu’on le veuille ou non, elles ont des effets.

Si d’un certain point de vue théorique elles peuvent être comprises comme une dégradation (mais au regard de quel état originel au juste? Et l’évolution du langage peut-elle être pensée comme une dégradation qui suppose la mise en place d’une orgine et d’une fin? Connaissons-nous la fin du langage?), d’un autre on doit pragmatiquement en comprendre les conséquences sur nos vies quotidiennes (avec l’informatique) et analyser les raisons de ce changement à grande échelle.

L’argument principal relégant le langage programmatique hors du langage est de dénoncer sa mathématisation et sa réduction à des éléments simples, réduction qui transformerait le logos en simple instrument langagier. On exclue ainsi la programmation de la sphère du logos.

Toutefois, deux arguments viennent contrecarrer cette approche:

  1. Si la programmation n’est pas un logos, son usage quotidien par le biais de l’ordinateur (usage qui est souvent subi puisque les utilisateurs ont affaire avec un GUI) modifie bel et bien notre logos quotidien. Quelle est la relation entre langage informatique et logos quotidien dans l’usage instrumental ou non-instrumental des ordinateurs? En quoi utiliser des logiciels transforme-t-il non seulement notre manière de parler mais également notre façon d’être au langage? Et le fait d’être interfacé à des technologies langagières (puisque la programmation traite bien des unités de langage furent-elles simplifiées) pour « communiquer » avec d’autres, ne modifie-t-il pas également le logos de façon radicale?
  2. A l’origine même du désir de programmer, n’y-a-t-il pas le noeud, certes complexe à retracer, du logos? Peut-on même séparer les deux? Ne devrait-on pas repenser l’horizon grecque comme conjonction entre rhétorique (art du langage) et mathématisation du langage? Et faudrait-il dès lors opposer ces deux approches comme on le fait habituellement, plutôt que d’en voir l’intrication complète? Car la rhétorique est un art au sens de la tekhné, elle est bien instrumentale en ce sens (en vue de convaincre et à destination d’une communauté, celle des citoyens), tout comme la mathématisation du langage est la confrontation quelque peu désespérée entre un héritage (le langage naturel) et un devenir (la mathématisation).

Il ne s’agit aucunement pour nous de dire que le langage de la programmation et le langage du logos sont un seul et même langage, de les identifier, mais de montrer que ces deux langages sont inextricables, toujours en dialogue, toujours en relation, toujours en complexion.

On peut trouver de nombreux exemples de cet échange ininterrompu, par exemple en analysant la matière langagière de différents environnements de travail:

      un langage pseudo-naturel avec Director,
      un langage axiomatique avec l’AS2 et 3,
      un langage manuel avec Mas Msp,
      un langage de la mémoire avec les scripts dans Photoshop.

        Certaines pourraient s’étonner qu’on place sur le plan de la programmation ce dernier élément, Photoshop n’étant pas un environnement de programmation. Il y a souvent dans la programmation le fantasme d’une pureté du code qui est aussi le fantasme d’une origine sans faille[2] Ce fantasme est bien sûr une manière de rejouer la pureté du logos. Nous plaçons le scripting sous Photoshop dans le champ de la programmation car par programmation nous entendons une opération langagière qui va donner un résultat asynchrone, un langage de l’anticipation et de la prévoyance.

        Programme ne veut-il pas dire?

        Du grec, avant, et, écrire (voy. GRAPHIQUE).

        En d’autres termes, programmer consiste dans un premier temps à mettre en place une cause, puis dans un second temps à lancer l’effet. La relation de cause à effet n’est pas immanente, elle est elle-même un acte (par exemple quand on compile un script). Ne faudrait-il pas penser qu’alors que dans notre existence quotidienne les causes et les effets du langage sont enchaînés les unes aux autres, les technologies langagières (rhétorique et mathématisation) ont pour objectif de délier les causes et les effets et de faire de l’être humain l’élément décisif qui régit la relation entre les deux?

        Un autre exemple démontrant l’inextricabilité des effets de rhétorique et de mathématisation. La communauté de programmeurs autour du logiciel Flash a vu sa manière de s’exprimer changer radicalement avec le changement de rhétorique de l’entreprise Macromedia puis Adobe. On est passé d’une communauté mettant en avant le partage de petits scripts (comme moyen pour l’entreprise de pénétrer un marché) à une communauté offrant des environnements de programmation, des classes de code, etc. suivant en cela parfaitement l’évolution de la gamme de produits et la façon de programmer dans l’IDE Flash, puis dans Flex par exemple (comme façon de pénétrer le marché des grands comptes). Ainsi, des effets de langage courants sont en relation avec des manières de programmer.

        Notes:
        1. – Papier machine, Jacques Derrida , Galilée, 2001 / Heidegger et la question, Jacques Derrida, Flammarion, 1993
        2. Il est en ce sens très amusant de voir certains débats dans la communauté artistique sur l’usage du logiciel Processing qui privilégie cette pureté du code. On voit par quelle tradition ce discours de la pureté et de l’origine est surdéterminée.

        Post a Comment

        Your email is never published nor shared. Required fields are marked *

        *
        *

        You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>