La Revue Rue Descartes paraît trimestriellement aux Presses Universitaires de France.
Créée à l’initiative des membres du Collège et de ses visiteurs, cette revue entend présenter quelques résultats des plus significatifs parmi les recherches et les grands débats qui se développent au Collège au niveau international. Axée sur des thèmes « en chantier », tant en France qu’à l’étranger, cette revue devrait inciter des chercheurs extérieurs qui aimeraient y participer à envoyer des propositions d’articles et de comptes rendus.
http://www.ciph.org/publications.php?idRue=55

« Prenons l’exemple secret du Réseau: en appelant un numéro de téléphone non attribué, branché sur un répondeur automatique (« ce numéro n’est pas attribué… ») on peut entendre la superposition d’un ensemble de voix fourmillantes, s’appelant ou se répondant entre elles, s’entrecroisant, se perdant, passant au-dessus, au-dessous, à l’intérieur du répondeur automatique, messages très courts, énoncés suivant des codes rapides et monotones. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-oedipe, Minuit, 1972/1973, p. 466)
Dans les flots
Le sentiment qu’une époque a changé. On peut nommer cet affect postmodernité, en déconstruire les surdéterminations institutionnelles, l’affubler de mille mots, son intensité n’en sera pas réduite. L’impact se répète depuis des décennies. On connaît ce sentiment par coeur. On entend certains dire qu’il n’y a plus d’oeuvres, autonomes et sublimes, que c’en est fini de l’art véritable et se retourner vers les maîtres anciens. Et c’est toujours la même histoire parce que la modernité, qu’ils désignent comme le grand Art, a aussi produit son lot de mélancolie. Parce que dès Vasari (1511-1574) l’histoire de l’art de n’a cessé de raconter la fin de la vérité antique, la désolation du présent et sa dégradation par rapport à ce qui précédait2.
Il faut remarquer que l’art (mais que met-on au juste sous ce mot au singulier?) qui était auparavant l’un des plus grands pourvoyeurs d’images, c’est-à-dire de constructions esthétiques, est devenu minoritaire dans la création du sensible. Les industries culturelles sont les plus grands producteurs d’images de notre temps. Elles ne produisent d’ailleurs plus d’images singulières. Chaque image fait appel à d’autres images produisant un enchaînement inchoatif de perception. Les arts peuvent-ils résister à ce flux permanent en s’adressant à une minorité pour sauvegarder dans ces espaces réservés et sacralisés que sont les galeries et les musées un privilège passé, ou doivent-ils donner un autre point de vue, une dissonance fut-elle infime? Les frontières se brouillent. La publicité ressemble de plus en plus à de l’art et l’art à de la publicité. C’est que les arts viennent après-coup : terminé le grand récit des avants-gardes, toujours en avance, toujours présent même si le peuple manquait encore à l’appel. Le peuple est bien là, c’est l’oeuvre qui manque à présent.
Nommons l’objet de ce sentiment encore imprécis « flux », et ne le déterminons pour l’instant pas plus, restons-en à sa silhouette (…)