© 2003 Grégory

La notion de génocide

Il est fort étonnant de parler de la guerre en Irak comme d’un génocide. L’usage permanent de ce concept dans des domaines qui ne sont pas les siens prouve bien qu’il est devenu une valeur d’autorité qui permet de valider ou d’invalider certain phénomènes. Si une guerre n’est pas un génocide alors l’horreur de la guerre se voit discréditée, si un conflit entre deux nationalismes n’est pas un génocide alors on lui enlève un élément de critique. Un phénomène qui n’est pas un génocide est aujourd’hui dévalorisé. Pour beaucoup le génocide correspond à l’assassinat d’innocents, un assassinat d’Etat.

Or il va de soi que le concept de génocide ne saurait s’appliquer à tous les phénomènes de l’actualité. Rappelons qu’il s’agit d’un meurtre de masse programmé, où l’intention consiste à éliminer systématiquement une population quelconque. Il ne s’agit pas d’éliminer certains individus mais un ensemble. Peu important que cet ensemble soit réel ou imaginaire.

Tuer des civils dans une guerre sans intention de tuer tous les civils, toute une population, est un crime de guerre pas un génocide. Le concept de génocide doit être strictement délimité à la sphère juridique. Il ne s’agit en aucun cas d’une évaluation éthique. Le génocide n’est pas le stade ultime de l’horreur car celle-ci ne se hiérarchise et ne se calcule pas, l’horreur est affaire de singularité pas de jugement conceptuel.

Le grand problème de la notion de génocide et qu’elle fait intervenir l’intention. Pour beaucoup seule l’intention compte et peu importe le nombre de morts. L’horreur ne se calculerait pas en nombre. Or qui pourrait refuser l’idée que tuer un innocent c’est tuer tous les innocents, que derrière l’assassinat d’une personne se cache l’intention de tuer l’humanité en son entier? Le drame personnel est compris comme un génocide, chacun étant porteur de l’humanité en son entier, plutôt que l’humanité garantissant la survie de chacun.

L’excès de langage qui consiste à faire passer la notion de génocide du statut juridique au statut affectivo-éthique, fait écho à notre époque médiatique qui éclaire certains phénomènes au détriment d’autres. Par exemple dire chaque jour qu’il y ait eu un mort, ou trois, ou six pendant des années c’est beaucoup plus frappant que de parler une fois des 800 000 morts au Rwanda. Lorsque les journalistes français avaient été pris en otages au Liban je crois, on les voyait chaque jour. Ils étaient très présents, par cette répétition même. C’est ce que font les médias.

La notion de génocide est l’entre-deux des médias, sa limite. Elle suppose l’oubli et sa médiatisation. Avec le génocide, les bourreaux cachent leur forfait, ils dissimulent les preuves. En même temps il faut que les médias soient là pour que le génocide soit. C’est pourquoi l’image même de génocide, sa représentation populaire est une image de survie : lors de la libération de Bergen-Belsen, les alliés firent des fosses communes pour y mettre les cadavres qui auraient pu créer des épidémies. Ainsi ils sauvaient les survivants. Le sens commun en voyant ces images de bulldozers poussant les cadavres dans des trous en fit le symbole même de la barbarie nazie. C’est là le paradoxe de la trace et de la mémoire de ce qui est sans témoignage.

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