Mémoire de maîtrise, Sorbonne, sous la direction d’Anne-Marie Duguet.
La présente étude s’intéressera aux positions dominantes développées aujourd’hui sur la “réalité virtuelle???. Son objet sera moins la “réalité virtuelle??? que les discours eux-mêmes et les idéologies qui leurs sont sous-jacente. Elle débute par un certain sentiment d’étonnement.
L’étonnement de voir se déployer des théories intellectuelles qui s’octroient une place plus importante que les pratiques elles-mêmes, une position de guide professant des ordres et des directions, niant le caractère performatif des technologies qui surprend le discours. Étonnement de scruter dans ces discours une ambivalence, entre crainte et enthousiasme, prophétie catastrophiste et utopie émancipatrice, à la limite de la contradiction. Étonnement encore d’apercevoir une discordance entre la pensée et l’objet qu’elle vise, car les théories de la “réalité virtuelle??? projettent en cette dernière des concepts qui sont en fait des fantasmes déjà anciens et qui ne peuvent, pourrait-on penser au premier abord, recouper la singularité de cette technologie. Étonnement finalement à l’égard d’une certaine tonalité et d’une certaine affectivité de ces discours exclamatifs qui ne semblent pas respecter la singularité à venir de la “réalité virtuelle???, son caractère imprévisible, sa venue et sa temporalité.
L’étonnement s’est transformé en interrogation lorsque nous avons aperçu le caractère hégémonique de ces discours. Ce n’est pas seulement qu’il n’y avait pas de solution de rechange, c’est-à-dire d’autres hypothèses avec lesquelles nous aurions pu nous accorder et grâce auxquelles nous aurions pu tracer les limites entre notre camp et le camp adverse. Amitié et inimitié des idéologies. C’est que ces paroles et ces textes étaient autoritaires : en incluant la réserve en leur sein ils n’en admettaient aucune. Quant aux analyses qui échappaient aux régimes de la catastrophe et de l’enthousiasme, elles étaient toujours suspectées de quelques indéfinissables complicités avec le mal technique. Ces discours voulaient devenir les seuls discours, imposer des modèles, de nouveaux ou d’anciens modèles. Ils voulaient, s’il nous est possible de parler de désirs pour un discours, dessiner de nouvelles cartographies du futur que tout un chacun aurait dû adopter pour parcourir les réseaux électroniques.
Et pourtant cette recherche ne donnera pas lieu à un essai critique. Elle n’adoptera pas une position, disons même la position critique. Elle la refuse, car si elle optait pour elle, non seulement elle supposerait une position de vérité qui n’est jamais très éloigné de l’arbitraire et de l’autoritaire, mais elle reconduirait un certain ordre langagier où l’on ne peut parler qu’en répondant« constructivement au discours qui précède immédiatement. La critique cherche des amis et des ennemis concrets, concrètement déterminés pour réveiller sa politique abstraite. Elle reconduirait la mise en scène de la crise (krisis) qui agite les idéologies du virtuel. Cette critique, avec sa sonorité Aufklärung, ne serait pas même capable d’écouter, de comprendre et de s’ouvrir aux autres discours. Elle les refuserait avant toutes choses, elle n’essayerait pas même de comprendre leur nécessité, elle exposerait et s’exclamerait à son tour que c’était mal pensé ou pas pensé, qu’il faut maintenant repenser etc., de sorte que « critiquer, c’est seulement constater qu’un concept s’évanouit, perd ses composantes ou en acquiert qui le transforment, quand il est plongé dans un nouveau milieu. Mais ceux qui critiquent sans créer, ceux qui se contentent de défendre l’évanoui sans savoir lui donner les forces de revenir à la vie, ceux-là sont la plaie de la philosophie »1.
Pour notre part, après l’étonnement, après le mécontentement nous avons essayé de comprendre pour quelles raisons ces discours, qui pouvaient être rangés sous une catégorie spécifique et dont il était possible de tirer la typologie, s’appliquaient à la “réalité virtuelle???. Malgré les apparents désaccords, nous avons supposé qu’un lien très étroit unissait structurellement la “réalité virtuelle??? à ces discours, si tout du moins on n’entendait pas par cette première formule une technologie mais une certaine idéologie, c’est-à-dire une certaine organisation des idées. En ce sens il ne s’agit plus d’une démarche critique, mais d’une enquête phénoménologique qui suppose que les phénomènes commencent par ne pas se montrer. Ils disparaissent et c’est cette disparition qui constitue l’apparition initiale du phénomène. Il s’agit bel et bien de déconstruire, toujours et encore, sans chercher à construire, fut-ce son propre discours.
En refusant la position de vérité critique, nous avons choisi de ne pas rejeter les théories actuelles. Nous avons tenté de comprendre leur nécessité et par là même d’écouter l’espace de liberté qu’il nous restait encore à jouer. Car nous ne pensons pas qu’il soit possible de se dégager de ces théories du « virtuel », d’y échapper et de mettre hors de soi les affects fondamentaux contenus en leur sein. Nous estimons que ces affects avec toutes leurs contradictions, tensions et émotions sont nécessaires. On ne saurait les refouler hors de notre horizon. Ils dispensent même cet horizon, ils exhibent sans le vouloir ce qu’ils désirent maintenir en retrait car « le retirement est événement »2 .
Si nous adoptons maintenant une marche plus rapide et sans en expliquer immédiatement les raisons, si nous associons ces discours du « virtuel » à la métaphysique, alors nous pourrons dire, tout comme Heidegger, qu’ « on ne peut se défaire de la métaphysique comme on se défait d’une opinion. On ne peut aucunement la faire passer derrière soi, telle une doctrine à laquelle on ne croit plus et qu’on ne défend plus »3. Il s’agit là d’une fatalité nécessaire, nécessaire parce que ces discours pourraient exprimer quelque chose qui les dépassent, qui les surprend, qui les suspend, qu’ils essayent d’étouffer et qu’ils raniment pourtant à leur manière.
Si nous décryptons les divers refoulements faits par ces théories de la “réalité virtuelle??? alors notre but ne consistera plus, en soulevant ces voiles, à apercevoir l’objet ou les objets qui se cachent derrière eux, mais à ressentir ces voiles tels qu’ils sont, dans leur spécificité et dans leur singularité, c’est-à-dire avec toute la puissance du symptôme. L’étude demeure en son fond questionnante, « les questions sont autant de chemins vers une réponse possible. Une telle réponse devrait, au cas où réponse il y aurait, consister en une transformation de la pensée, et non pas en une simple énonciation portant sur un sujet déjà donné »4 .
1 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?, Minuit, 1991, p. 33
2 Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser?, PUF collection Épiméthée, 1959, p. 27
3 Martin Heidegger, Essais et conférences, Gallimard, 1992, p. 81
4 Martin Heidegger, Questions III et IV, Gallimard, 1990, p. 281
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[...] un conglomérat de technologies et une affectivité. Cette articulation que j’avais nommé l’enthousiasme conjuratoire en me réappropriant un concept élaboré par Jacques Derrida m’avait semblé un peu [...]
[...] Nous avons très précisément déconstruit ce discours technologique, cette haine de l’art souhaitant réaliser totalement l’art (c’est-à-dire cherchant à briser sa finitude structurelle). Il est à présent étonnant de voir certains revenir avec joie à cette idéologie. “Second Life” et son monde plus grand, plus peuplé, plus économique, plus efficace que le monde que nous cotoyons quotidiennement. La “Wii” et son interface interpellant enfin le corps, nous qui étions des handicapés immobilisés devant des consoles de jeu. Il suffit d’expérimenter ces deux produits non pour être décu mais pour être confronté à une toute autre expérience, expérience de l’ennui, de la limite, de la flânerie sans but, de l’anonymat sensible, etc. [...]