Publié dans le journal Pont des Arts
“Chaque époque a ses fantômes (et nous avons les nôtres), sa propre expérience, son propre médium et ses propres médias hantologiques”[1]
Les mass-medias ne cessent, depuis quelques temps, de parler du réseau Internet. Promettant une véritable révolution de nos sociétés développées, le Web serait le signal du changement de millénaire. Par-delà l’effet de mode quelque peu high-tech, se profile l’émergence d’un nouveau média qui influencera sans aucun doute nos modes de pensée et nos cultures. Si on met tout particulièrement en avant la net-économie et l’espoir en de nouveaux débouchés commerciaux, ce n’est là qu’un effet surperficiel. Proposer un supermarché en ligne ou multiplier l’information jusqu’à saturation ne fait qu’accentuer l’entropie mécanique de nos civilisations. C’est ailleurs, dans les marges et les recoins du réseau qu’il faut savoir débusquer les véritables changements. Internet permet peut-être l’émergence de nouvelles cultures. A trop vouloir considérer le réseau comme un instrument, un tuyau neutre à manier avec raison et précaution, diffusant des informations, on en réduit d’autant la portée et la compréhension. Certains artistes ont pour leur part déjà investis depuis plusieurs années le Web et leurs démarches expérimentales, tels des symptômes, peuvent nous permettre de mieux comprendre le cyberespace. Il y a comme une gêne, un dérangement face à ce que nous nommerons le netart. On ne sait pas quel mot utiliser pour déterminer cette forme de création : art, œuvre, public, exposition semblent brutalement inappropriés. Les limites du langage communément utilisé tremblent. Que devient l’artiste avec le netart? De nombreuses œuvres utilisent les potentialités participatives du Web. L’internaute peut ainsi envoyer par e-mail des images, des textes ou tous autres médias. Reynald Drouhin, dans Metaorigine [2] propose aux utilisateurs de réagir à une photographie inspirée de l’Origine du Monde de Courbet en envoyant ce qui se place avant, après ou pendant cette image. Chaque réponse, au nombre de 200, a été ensuite intégrée à l’œuvre. Celle-ci n’est pas l’image originale mais l’ensemble de toutes les réactions, leurs processus même. Qui est alors l’auteur de l’œuvre? L’artiste qui coordonne le projet ou les réponses reçues? Comment relier l’œuvre à une identité stable et définie? N’est-ce pas là une remise en cause du statut classique de l’artiste romantique et démiurgique? Quant au public on peut remarquer qu’Internet se présente tel un labyrinthe borgèsien ou chaque page peut renvoyer à plusieurs autres écrans, multipliant les parcours. Dans un site chacun d’entre nous peut suivre le chemin qu’il désire, un site contient une multitude de livres à lire et à écrire. David Blair dans WaxWeb [3] a créé un univers comportant des milliers de liens. L’utilisateur ne pourra jamais tout voir, il devra effectuer des choix, cliquer à cet endroit plutôt qu’à cet autre. Une lecture exhaustive de cette œuvre est impossible. Si dans l’art classique c’est l’interprétation de chacun qui change, c’est à présent ce qu’on interprète, l’œuvre, qui perd son unité. La notion de public est obsolète. Il n’y a pas un public homogène, l’a-t-il jamais été d’ailleurs?, il y a une multplicité d’individus auxquels correspond un nombre imprévisible d’œuvres. L’artiste proposera moins une forme définie que des possibles à actualiser. Traditionnellement, l’artiste termine l’œuvre (il l’achève comme l’exprimait Picasso) puis l’expose au public. Il sait ce qu’il montre même s’il ne peut ou ne veut en prévoir toutes les interprétations. Avec l’informatique il devient possible de programmer une forme qui évoluera dans le temps d’une façon imprévisible à la manière d’un organisme vivant. Jean-Pierre Balpe propose des générateurs textuels [4] aux possibilités quasi-illimitées. Ici l’artiste n’écrit pas le texte à lire, mais les règles qui en régissent la formation. Il n’est plus possible de montrer l’œuvre comme telle, mais seulement des moments de celle-ci, des instants, des ponctuations, des respirations. Ou encore le travail de Zoltán Szegedy-Maszák [5] qui permet aux internautes d’envoyer un message écrit qui formera automatiquement une forme tridimensionnelle pareil à un papier infiniment plié et déplié, une matrice à chaque fois différente. L’artiste rend explicite les règles qui permettent la forme, ce qu’il n’avait pas auparavant à faire, il lui suffisait de la créer. Il modelise à present et se place en quelque sorte avant la création. Nous ne savons pas encore comment percevoir ces travaux artistiques sur Internet. Nous n’en avons ni le langage, ni la perception. Mais leurs nouveautés, qui bouleversent la position de l’artiste, du public et de l’œuvre, semblent faire écho à la création du XXième siècle. Elles entrent dans une filiation dont les noms sont, parmi beaucoup d’autres : le dadaïsme, le futurisme, Duchamp, l’art cinétique, la vidéo-art et les installations, un héritage radicalisé. Elles nous présentent les technologies sous un éclairage imprévu : non plus des techniques à utiliser selon certaines finalités que nous devrions fixer à l’avance, mais des jeux exploratoires, dont les affects, les émotions et les corps ne sont pas exclus. Le netartiste ne réalise pas une idée grâce à des technologies laissées aux soins de quelques spécialistes. Tel un peintre, il fait entrer son projet en contact avec une matière, la matière numérique, dans un échange et une permutation permanents. L’internaute ne doit rien y chercher, ni information ni biens à consommer, il dérive lentement à la surface du réseau, quelque chose arrivera alors peut-être.
Grégory Chatonsky et Reynald Drouhin ont effectué une résidence d’artistes d’un mois dans le cadre de l’échange entre le Centre International de création vidéo d’Hérimoncourt et le Centre C3.
Quelques liens :
www.incident.net
www.c3.hu/collection
www.cicv.fr
www.turbulence.org
adaweb.walkerart.org
- Jacques Derrida, Spectres de Marx ↩
- www.incident.net/metaorigine/ ↩
- jefferson.village.virginia.edu/wax/ ↩
- www.labart.univ-paris8.fr/gtextes/ ↩
- www.c3.hu/cryptogram/ ↩
