
On perçoit habituellement la dislocation sous l’horizon de l’utilité: la dislocation consisterait ainsi à passer de l’utilisable à l’inutilisable. Ce changement d’état de l’objet le ferait disparaître. L’objet s’identifierait alors totalement à sa fonction. L’objet disloqué est jeté, recyclé ou gardé comme un vestige et mis de côté.
Or, qu’entendons-nous au sein même du mot dis-location? N’y-a-t’il pas dans ce terme comme l’indication que quelque chose change de place? La dislocation serait donc, pour un objet, le passage d’une place à une autre? Ou mieux encore un changement plus profond et radical dans ce que la localité même signifie? La dis-location disloque la territorialité? La dis-location disloque les relations entre deterritorialisation et reterritorialisation puisqu’on ne peut plus faire retour à l’état initial de l’objet après qu’il ait été disloqué?
Un des noeuds de la problématiques de la dislocation est bien l’hylémorphisme d’Aristote. En effet, par dislocation on entend traditionnellement une transformation si radicale dans l’équilibre entre la forme et la matière, équilibre qui définissait la fonction utile de l’objet, que celui-ci semble s’écrouler sur lui-même. La matière est encore là mais la forme s’est multipliée, divisée, fragmentée sans que cette division ne soit celle d’un objet machinique où chaque pièce est emboîtée à une autre selon une nécessité qui définie la causalité du fonctionnement tout autant que la finalité de l’usage. La division de la dislocation met à mal l’identité de la forme. C’est un puzzle. Il faut retrouver la place de chaque fragment et une fois le puzzle recomposé, on n’aura qu’une simple image de l’objet, face à soi, posée à terre, inutilisable encore puisqu’en mobilisant l’objet il se disloquerait à nouveau. Il reste des espaces vides entre les fragments.
Chaque élément de l’objet disloqué est devenu une espèce de localité. On ne peut s’empêcher de penser aux échelles de temps qui travaillent les minéraux, qui produisent les pierres, immenses échelles dont les êtres humains sont exclus, eux qui regardent les pierres en pouvant imaginer cela.
La dislocation du World Trade Center fut un processus complexe. Il s’agit là d’une image, non du phénomène (dont nous n’avons aucune idée), des images qui ont été diffusées à la télévision.
Dans un premier temps l’édifice dans sa solidité. Puis une frappe, un enfoncement, une explosion. Des flammes, l’attente. Un deuxième avion. La répétition du premier événement, comme sa mémoire et son avenir. Ensuite, le suspend, l’incendie qui se propage, les corps qui commencent à se jeter du haut des tours (la dislocation touche à la mortalité des mortels) et la dislocation proprement dites, l’effondrement, le nuage de fumée, de poussière qui recouvre tout, effaçant l’image, transformant une partie de la ville en lieu d’invisibilité. Ensuite les gravas, les morceaux, les fragments, et la localité qui s’ouvre sur une béance, un espace laissé vide.

La frayeur laissée par ce vide, puis le désir (politique) de trouver un sens à cette vacuitée, de boucher à tout prix ce trou, de mettre cette béance dans un ordre, de lui donner une fonction, de rattacher cette image de dislocation à l’une des fonctions les plus grandes et les plus instrumentales qui soient à notre époque: le pétrole qu’on extrait, qu’on arraisonne pour utiliser un vocabulaire heideggerien. En souhaitant donner du sens à cette dislocation, on produit d’autres dislocations dont nous n’avons pas ou peu d’images, mais que nous pouvons imaginer, que nous avons imaginé au cours de ces longues années.
Explosion, fragmentation, destruction des guerres menées au nom de la reconquête du sens et de la fonction. D’autres mortels mourants dont nous savons la présence à cause de toutes ces images manquantes, de toutes ces images qui n’ont jamais été tournées (si les cinémathèques tentaient de définir le corpus des images réalisées, ne faudrait-il pas à l’ère des flux numériques dresser la liste des images manquantes? De celles qui n’ont pas été enregistrées pour en garder la mémoire? L’absence d’image ne devient-elle pas elle-même un événement?). D’autres mortels encore, enfermés “comme” dans les tours du WTC, prisonniers de l’absurdité de cette reconquête du sens, à Guantanamo ou ailleurs. Récit de gens enlevés, torturés, relâchés, sans autre raison que cette reconquête.
La dislocation est devenue une hantise, et elle ne cesse d’avoir lieu, encore et encore, produisant comme des échos dans une cavité irrégulière où les sons rebondiraient, tantôt proche, tantôt lointain, revenant à leur force sonore initiale même si le temps lui avance, quoiqu’il en soit, mais les répliques de la dislocation ne dépendent plus de ce temps, elles sont d’un temps du fantasme, de la projection et de l’imagination qui ne veulent laisser aucune place à la vacuité.
Mais se pourrait-il, en regardant autrement la dislocation, en la regardant d’abord comme image, en en ressentant les qualités, les tonalités, que quelque chose d’autre que la forme et que la matière adviennent? La dislocation serait-elle alors perçue autrement qu’un vide à boucher? Et ne pourrait-on pas laisser la dislocation suspendue, en modifier la vitesse, tantôt lente, tantôt rapide, pour en découvrir le rythme propre tout autant que le devenir, rechercher sa traîne visuelle?