03 avr 2007

La peau (12)

La structure que nous avons vu au cours de l’année sur les relations de flux entre le privé et le public pourrait se résumer à la peau. Celle-ci est recouverte d’une autre peau encore (structure feuilletée à l’infini), un épiderme, elle constitue une frontière entre l’intérieur et l’extérieur, et parce qu’elle est une telle frontière elle n’est ni intérieure ni extérieure. Les différents paradoxes de la peau pourraient bien éclairer et intensifier notre problématique.

Épiderme
1° Membrane transparente qui fait partie de la peau et recouvre toute la surface du derme.

On peut trouver la preuve de ce paradoxe dans la question du toucher.
Se toucher toi (2003-2004): qui touche l’autre? Qui me touche? Qui te touche? Suis-je toucher (toi) par moi?

« (…) le mode singulier de la présentation d’une limite, c’est que cette limite vienne à être touchée : Il faut changer de sens, passer de la vue au tact. »
Jean-Luc Nancy, Une pensée finie, p. 179

C’est le paradoxe même du sens intime, c’est-à-dire de la présence et de l’absence à soi, le fait qu’on se sent comme exercé par un soi extérieur.
Ceci voudrait dire que les différents éléments que nous avons abordés et particulièrement les techniques, sont des configurations analogues à des structures de la conscience. Tout se passe comme si, dans un étrange parallélisme sans identité, les deux se projetaient l’un sur l’autre. Notre conscience dans le monde des techniques et les techniques dans le monde de notre conscience. C’est dans ce parallélisme qu’il faut entendre le projet à venir d’une anthropologie des technologies.

Dans le domaine brouiller cette frontière de l’épiderme c’est donc travailler ce parallélisme même, c’est tenter:
1.de déconstruire les frontières communément admisses du corps.
2.de produire un flux (codage, décodage, etc.) artificiel.
Il faudrait donc considérer la question du corps non comme quelque chose de naturel mais comme une construction langagière et technique même s’il ne se réduit pas à cette construire, et loin s’en faut.

Question épistémologique d’un changement radical des sciences dans le domaine de la biologie: non plus l’analyse de ce qui est mais sa transformation (mutabilité, Aristote: le sujet de la mutabilité devient son objet).

1. TRAVERSER

Traverser la peau: modifier la frontière, mettre en jeu des limites, brouiller l’intérieur et l’extérieur et donc la question même du Sujet.

a. Couper

La première opération par rapport à la peau va consister à effectuer une coupure.
En coupant faire couler un flux interne vers l’extérieur. La question du sang et des humeurs.

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Hermann Nitsch, omt 1960-70

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Carolee Schneemann, Interior Scroll, 1975
Le sang menstruel comme reste.

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Marc Quinn, Self, 1991
blood, stainless steel, Perspex, refrigeration equipment
82 x 25 x 25 in.

Congeler son sang pour en faire son visage. Passer de l’intérieur à l’extérieur.

b. Inscrire

Question du marquage de la peau. Déconstruction de cette question du point de vue de son succès médiatique et du discours de l’origine à venir qu’elle cache.

Modéliser, transformer la peau

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Paddy Hartley, Face Corset

c. Traverser

Le corps traversé en un double sens: ouverture, mort du corps, mais aussi individualité fermée brutalement traversée par autre chose. Analogue à la production esthétique: corps de l’artiste et corps des spectateurs traversés par le corps de l’oeuvre. C’est la question du corpus.

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Fra Angelico “mise en croix” (1440)

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Grunewald, Le retable d’Issenheimv. 1512-1515, Huile sur bois, Musée d’Unterlinden, Colmar

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Adam Brandejs, Animatronic Flesh Shoe [2004 - 2005]

La limite et l’intouchable

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Janine Antoni, “Mortar and Pestle” 1999, C-print, 48” x 48″

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CHRIS BURDEN
Relic from “Trans-Fixed”
1974
Two nails
Case: 6 7/8 x 6 1/4 x 6 1/4 inches
17.5 x 15.9 x 15.9 cm

Inside a small garage on Speedway Avenue, I stood on the rear bumper of a Volkswagen. I lay on my back over the rear section of the car, stretching my arms onto the roof. Nails were driven through my palms into the roof of the car. The garage door was opened and the car was pushed half way out into Speedway. Screaming for me, the engine was run at full speed for two minutes. After two minutes, the engine was turned off and the car pushed back into the garage. The door was closed.

La question christique n’est pas seulement regilieuse, elle demande ce que peut un corps, son caractère de limite.

2. PEUPLER

a. Greffe et prothèse

Longue tradition de la greffe et de la prothèse, cad d’une relation étrange entre le naturel et l’artificiel. Le corps est-il jamais sans greffe, sans technique, existe-t-il un corps pur de toutes prophéties? Les vêtements eux-mêmes ne sont-il pas une seconde peau?

La question du membre fantôme telle qu’elle a été problématisé par Merleau-Ponty. Question du corps plein et du corps vide.

Distinguer la greffe de la prothèse.

http://www.bmm.charite.de/museumtransparent/our_museum.htm

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Les prothèses évoluent entre esthétique et fonction: s’agit-il de prothèses sociales (reconstitution du visage) ou de prothèses corporelles (réanimer une fonction disparue?).

Un organe implanté garderait la mémoire du corps d’origine.

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Wish You Were A Bit More Like Me

b. Implanter

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http://www.stevehaworth.com/wordpress/welcome-from-steve-haworth/

http://en.wikipedia.org/wiki/Stomach_stapling

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Michael Burton, Memento mori in virto, 2006

How would you like to be remembered after death or how would you like to remember a loved one after they die?

With the burgeoning possibilities of biotechnology we have the opportunity to readdress our relationship with life and death.

Memento Mori In Vitro presents a vision of a new association with death whereby a daily ritual and form of remembrance of a past loved one is imagined. With reference to the Victorian tradition of locks of hair worn in pendants, the act of sustaining disembodied hair growth of the dead presents a new encounter with remembrance. The memory of the person is further heightened by the emotive qualities of hair; it’s smell, texture, length, colour and style.

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Marta Twin, epiSkin, 2006
episkin jewelry extends biological identity by combining technology and design into a new decorative body surface. This project is an exploration into the decorative technological control over biology to create an artifact which is a hybrid of both. Cultured in a lab, this biological jewelry is made of epithelia cells which grow to create an artificial skin. The cells are grown into custom designed forms, controlled by the artist. The cells are incubated for a period of time, following which they are stained with a custom dye. The skin is then visibly sealed into a wearable object. The process in creating these pieces includes human tissue culturing as well as computer generated form on which the cells are cultured and then transplanted into adaptive jewelry. The jewelry is worn on the body, completing the relationship of biological cells mediated by technology.
http://stage.itp.nyu.edu/~mjl359/wearables/skindesign.html

Le renversement de l’implantation. Ce qui est intérêt dans ces différents exemples c’est que la greffe qui semblait un instrument pour le corps retourne la relation causale au corps et s’autonomise car son individuation est différente. (On peut questionner le désir de symbotique humain/machine comme désir d’identifier la dynamique d’individuation du vivant et du technique).

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Metalosis Maligna, Floris Kaayk

c. Le corps étranger

Les nanotechnologies sont une nouvelle perspective: technologies du minuscule permettant un autre rapport au corps, un rapport de peuplement avec toutes les questions de territorialité. Le corps est-il un état-nation? Comment peut-il accueillir inconditionnellement l’étranger qu’est la technique et qui le hante depuis toujours (le récit biblique de la chute hors du paradis est justement cette origine technique du corps ou encore la faute d’Épiméthée chez les Grecs).

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Stelarc, Stomach sculpture

cf L’Intrus de Jean-Luc Nancy

3. CULTIVER

a. Capter/Encoder

Lier cette question à celle de la s(t)imulation telle que nous l”avons vu dans les précédents cours. Le XIXème siècle invente la gestion comptable du corps qui va culminer avec le marketing dont l’objet est de quantifier les affects. Cette découpe du corps tentant de le rendre calculable peut être libérée par la production esthétique. L’usage des capteurs sensoriels n’est pas anecdotique.

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Helen Chadwick’s ‘In the Kitchen’, c.1977

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The Heart Chamber Orchestra

b. La peau sous la peau

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Stelarc, Extra Ear, 1996-…

The EXTRA EAR is a soft prosthesis, constructed not out of hard materials and technologies, but out of soft tissue and flexible cartilage. This would not be simply a wearable prosthesis, but one constructed on the body using its skin and cartilage as a permanent addition. The surgical techniques for ear reconstruction have been developed, so this is a plausible project. The difficulty is finding the appropriate medical assistance to realise it. Since 1997, there were several instances where doctors initially expressed interest in assisting, but then changed their minds. The problem is that it goes beyond mere Cosmetic Surgery. It is not simply about the modifying or the adjusting of existing anatomical features (now sanctioned in our society), but rather what’s perceived as the more monstrous pursuit of constructing an additional feature that conjures up either some congenital defect, an extreme body modification or even perhaps a radical genetic intervention…

Constructing the Extra Ear would involve a number of procedures, over approximately 8-10 months. Techniques from Cosmetic, Re-constructive and Orthopedic surgery are necessary. The essential steps would be:

1. Harvesting cartilage from the rib cage.

2. Carving the cartilage in the appropriate shape to provide the ear framework

3. Positioning the shaped cartilage beneath the skin

4. Lifting the ear form (the ear would be supported away from the side of the head with a cartilage wedge)

5. Covering the skin defect with a full-thickness skin graft.

6. Forming the ear lobule (this being done using local soft-tissue flaps with some internal cartilage support- otherwise atrophy of the lobule will occur)

http://www.revitalcohen.com/

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Stelarc, Blender, 2005

Enlever le gras des liquides organiques.

Body Hacking: être le support

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http://www.wired.com/science/discoveries/news/2002/06/53302

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http://www.wired.com/gadgets/mods/news/2006/06/71087

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MOLOUDI Hadji, Piercing “Brosse à dents” (2003)
http://www.tca.uwa.edu.au/

c. Le bocal

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Art Orienté Objet, Culture de Peaux d’Artistes, 1996

Cultiver la peau comme on cultive l’enveloppe de quelque chose d’absent. Qu’est-ce que la peau? Cette matière qui entoure le corps, qui le protège et qui en même temps permet la sensation, la diffusion de la perception dans un système nerveux. Qu’est-ce qu’une peau qui ne sent pas? Une peau sans corps?

Les développements actuels de la biologie sont fondamentaux en terme esthétique. Il ne s’agit pas seulement de modifier des objets à percevoir, des images, des sons ou d’autres choses encore, mais de reconfigurer purement et simplement les sujets percevants. En ce sens c’est le flux même, en tant que structuration, du sensible qui est modifié. On pourrait tout à fait imaginer des perceptions inconnues jusqu’alors pour des raisons organiques.

On peut apercevoir ces changements comme une altération d’un état initial, toutefois il faut bien comprendre que cet état n’a jamais été initial, que le corps a toujours été cultivé au sens d’une culturelle (ethnologie). Par définition le corps n’est pas intact, parce qu’il est du tact, il est du contact, une rencontre avec un autre, le monde, les autres corps, la société, etc.

Il faut donc parvenir à comprendre les raisons de ce devenir organe du corps, ou pour le dire autrement: notre époque n’est-elle pas celle des organes sans corps? Une époque qui troubles les identités (avec toutes les réactions qui vont avec: les frontières comme corps à rendre pur) tout autant que chaque fragment semble s’individuer, un mécanisme de complexification.

La peau en ce sens là est peut-être la dernière frontière parce qu’elle est la condition de possibilité du sensible. Toucher à la peau c’est toucher ce qui touche, c’est à proprement parler se toucher. À vif, sans peau, le sensible est si intense qu’il est insoutenable. Voir un corps sans peau c’est rendre ce corps insensible au sens d’une surcharge innommable de la sensibilité (cf les écorchés, Fragonard, etc.)

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