03 fév

Comment lire à l’écran?

Spatialité du texte et temporalité de l’écran

Edouard Manet (La Lecture. 1865/73)

Le texte et l’écran sont différents en bien des points et en particulier la tradition du texte semble reposer sur l’espace, celle de l’écran sur le temps. En effet, je parcours du regard l’espace de la page, passant d’un mot à un mot, d’une page à une autre, d’un espace à un autre; tandis que les images écraniques nous ont habitués à un défilement temporel.

La télévision en particulier, mais aussi le cinéma, procède d’une temporalité chronique. Ce n’est pas dire là que l’écran n’est pas un espace, mais son mode de lecture ne procède pas principalement de la spatialité. L’espace de l’écran s’oublie d’une certaine manière, on s’y immerge, fut-ce temporairement, pour laisser place au défilement temporel qui s’associe de façon intime à notre flux temporel. C’est pour cette raison qu’au cinéma l’espace filmé est construit par le temps machinique. C’est aussi pour cette raison que les ‘informations’ télévisuelles produisent une série temporelle très particulière où chaque événement chasse le précédent dans une chronologie que rien ne semble retenir si ce n’est sa structure même de diffusion.

Or le support privilégié du texte devient de nos jours l’écran. Ce choc de l’espace et du temps, qu’on ne saura associer simplement comme une seule et même structure a priori en oubliant leur tension essentielle, questionne bien sûr une évolution temporelle de la lecture tout autant qu’une évolution spatiale de l’écran. Et on trouve de ces transformations de nombreux symptômes: qu’aura été d’autre le concept de « réalité virtuelle » dans les années 80 si ce n’est la tentative de spatialiser l’écran grâce au visiocasque avec un hors champ fonctionnant non plus par indice comme au cinéma ou à la télévision, mais comme possibilité de s’y déplacer et de le découvrir? Et que penser des tentatives sur les chaînes de télévision boursière ou d’information de faire défiler temporellement du texte à l’écran, ce défilement ne dépendant plus de la vitesse de lecture décidée par le lecteur? La temporalité de la lecture était une variable actualisée par le lecteur, elle devient un phénomène inscrit sur le support de mémoire lui-même qu’il faut suivre. Quant à l’écran, nous cherchons à renverser sa temporalité et nous rêvons d’en faire quelque chose de spatial: les écrans de plus en plus nombreux intégrés à l’espace urbain en sont un des signes. Car avec ces écrans nous ne sommes plus « dans » l’image, l’image est « dans » l’espace et signale ses bords, son champ et son hors-champ, nous voyons la ville autour. Ou encore les nombreuses expériences d’écran holographique, dont Star Wars est le paradigme, qui tentent de faire que l’image soit dans l’espace et dont les démonstrations portent toujours sur une nouvelle lecture des images: non plus une vision temporelle et passive, mais une manipulation active de celle-ci, manipulation qui est un mode esthétique prenant appui sur l’espace non sur le temps.

Gary Hill Incidence of Catastrophe, 1987-1988

On peut donc penser que la lecture devient un temps de projection, tandis que l’écran devient une surface spatiale. Il ne s’agit pas d’une inversion des rôles, inversion qui consisterait finalement une simple résolution dialectique, mais plutôt de deux pôles métastables, de deux pôles en tension entre le temps et l’espace, signalant l’écart entre les deux plutôt que le résolvant. Les recherches menées par Julie Morel (soumission, générique, énumération) et moi-même sur le texte et l’écran ces dernières années ne me semblent pas avoir d’autre sens que celui-ci: problématiser cette tension ou encore comment lire à l’écran? Claude Closky me semble également aller dans cette direction quand il fait défiler du texte sur un écran d’ordinateur. C’est aussi la raison pour laquelle je relie ces recherches avec celles menées sur le cinéma, Read Only Memories, qui tentent d’inverser la relation entre le temps et l’espace de l’écran filmique.

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