Publié dans le catalogue Intégral Ruedi Baur et associés
« Penser la virtualisation de l’espace et du temps, la possibilité d’événements virtuels dont le mouvement et la vitesse nous interdisent désormais (plus et autrement que jamais car ce n’est pas absolument et de part en part nouveau) d’opposer la présence à sa représentation, le “temps réel” au “temps différé”, l’effectivité à son simulacre, le vivant au non-vivant, bref le vivant au mort-vivant de ses fantômes. »
(Jacques Derrida, Spectres de Marx)
1 . PROPAGATION
La relative démocratisation du cyberespace a vu la multiplication des sites de design. De nouvelles articulations entre la fonction et la forme sont apparues grâce à l’interactivité, laissant nombre de critiques et de créateurs circonspects. Au Japon, en Allemagne, en Hollande, aux Etats-Unis et ailleurs de nouveaux noms sont apparus avec des sites souvent expérimentaux, à la programmation originale mais au contenu faible ou auto-référentiel. La situation du net.design appliqué reste quant à elle précaire. Le comportement interactif des sites de commande est souvent normalisé ou constitue un gadget, la relation fonction-forme est naïve et oblitère les mutations contemporaines. Les modes technologiques se suivent et se ressemblent : l’usage des frames a laissé place au rollover, le rollover au dhtml, le dhtml à de longues animations en Flash où les typographies en mouvement défilent sur fond d’architecture liquide . Ce décalage grandissant entre la richesse expérimentale du design interactif et sa pauvreté lorsqu’il s’agit de commandes qui traitent un contenu éditorial, est peut-être lié à un autre paradoxe : si le réseau est un espace neuf où tout reste inventé, sa rapidité de propagation a été de pair avec la normalisation de son utilisation. Les internautes ont l’habitude d’utiliser l’hypertexte où tout est à portée de main et équidistant. Ils veulent naviguer frénétiquement, trouver ce qu’ils cherchent selon des demandes préformulées Ceci laisse peu de place à l’innovation, à l’invention, à la découverte qui sont autant d’éléments moteurs pour articuler organiquement une fonction et une forme. Les sites sont habillés graphiquement selon l’air du temps et ont tous la même fonction, celle qui est acceptée dans l’usage courant. Ils sont toujours dépassés par la logique du Web et deviennent obsolètes. Les raisons de ce nivellement accéléré du net.design sont sans aucun doute à rechercher du côté du manque de compréhension des matières avec lesquelles nous travaillons, l’informatique et le flux cybernétique, et du côté de la séparation entre le graphisme et la programmation. C’est peut-être parce que nous avons encore une relation instrumentale aux technologies considérées comme les moyens de certaines fins , que nous ne parvenons pas à imaginer leurs fonctions et leurs designs.
* U . R . L . S =
www.praystation.com
www.natzke.com/main/site/main.html
www.yugop.com
2 . ENREGISTREMENT
L’avènement de la photographie fut aussi celui de nouvelles modalités d’enregistrement. Elle permettait la capture de la lumière, son enregistrement objectif. Relayant le fantasme Laplacien de contrôle de l’univers, elle entraîna pourtant une seconde conséquence pour le moins paradoxale : la capacité de répéter à l’infini le tirage d’un même négatif. Cette reproductibilité qui forme une thématique maintes fois parcourus , induit la capacité d’enregistrer l’enregistrement, c’est-à-dire d’une part de créer une matrice (le négatif) devant s’actualiser dans sa reproductibilité et d’autre part de pouvoir répliquer cet enregistrement, de le monter, découper, mixer, etc. De sorte que la notion d’enregistrement comprise comme capacité de capter des phénomènes n’a pas pour seule conséquence la capture du monde, mais implique également et dès l’origine une créativité qui est l’écart entre le phénomène et sa représentation . D’une façon analogue l’informatique qui permettait d’effectuer des opérations logiques à partir d’enregistrement (la numérisation de l’analogique), a évolué vers la simulation (représenter une expérience dans des conditions répétables), et vers la génération (enregistrer le fait même d’enregistrer, ou enregistrer sans référence externe). L’enregistrement qui régit l’ensemble des démarches technologiques pourrait sembler au premier abord référentiel, or il porte en lui un destin auto-référentiel qui a structuré les avant-gardes du XXème siècle. Le passage de l’image enregistrée à l’image générée constitue un véritable séisme esthétique dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure. Il est aujourd’hui possible de produire une image sans d’autre matière que le code informatique, le langage de programmation Design By Numbers créé par J. Maeda est à ce titre exemplaire. Quel est le statut de ce type d’image ? Lorsque nous les regardons que voyons-nous au juste ? La notion de référent persiste, mais elle est radicalement déplacée. Le médium du net.design n’est pas l’interactivité, qui n’est qu’une des nombreuses modalités du langage informatique. Le médium est toujours un support matériel d’inscription de la mémoire qui peut impliquer un langage, jamais l’inverse . Avec le réseau cybernétique il y a, comme dans le cas de tous les réseaux, un médium déterriorialisé avec d’un côté l’émetteur de l’information, disons l’ordinateur qui sert de serveur, et de l’autre côté le récepteur, disons la machine-client. Le médium est alors double, il existe simultanément et de manière différenciée sur deux disques durs. Le système est en réseau, c’est-à-dire que plusieurs serveurs peuvent être interconnectés les uns aux autres et plusieurs utilisateurs peuvent interagir en même temps avec les mêmes supports. De surcroît tous ces systèmes peuvent des influences entre eux… C’est dire si le médium du Web multiplie à l’infini ses supports et ses inscriptions. Du fait de cette structure complexe on croit souvent qu’Internet est immatériel, ce qui n’a bien sûr aucun sens. Nous nommerons cette complexité « flux » qui peut être social (forum, chat), informatique (moteur de recherche), inter-médiatique (téléphone WAP) ou se déployer sur d’autres agents encore. Le « flux » est le médium du réseau en tant qu’il comprend tous les phénomènes (mémoire vive et morte, processeur, êtres humains, temps, géographie, bande passante, etc.) d’un échange d’informations sur Internet. On comprend mieux dès lors la normalisation exponentielle du net.design : à mesure que les mailles du réseau se densifie et que le nombre d’agents augmentent, il devient impossible de représenter la complexité du « flux » dans le cadre d’une pensée binaire, modèle qui est encore aujourd’hui largement répandu. Il faudrait à cette fin un nouveau langage prenant en compte l’ubiquité et la multiplicité des objets numériques, le fait que ces derniers n’existent que dans les relations qu’ils entretiennent avec d’autres objets. La relation identitaire du signifiant et du signifiant est brisée, le référent se complexifie et un objet peut avoir un référent, mais ce dernier ne cesse de muter. N’y a-t-il pas quelque risque pour le design dans cette perte de référent identifié et dans cette déconstruction de la relation entre la fonction et la forme ?
* U . R . L . S =
www.maedastudio.com/javacals/index.html
3 . LANGAGES
Le langage du « flux » est la programmation informatique, c’est elle qui définie les relations entre tous les objets numériques. Deux langages se confrontent alors dans le net.design, celui de la programmation qui défini le champ des possibles et celui de l’internaute constitué par un certain contexte culturel. Il pourrait sembler que le langage informatique est bien trop rationnel et prévisible, froid en quelque sorte, pour pouvoir toucher l’internaute. Mais d’une part ce dernier, lorsque l’usage du réseau lui est devenu naturel, baigne également dans un contexte langagier qui est celui du réseau avec ses codes, ses avatars, ses acronymes, etc. D’autre part, et c’est le point le plus remarquable, le langage programmatique à partir de règles simples et répondant aux canons classiques de la logique, peut pourtant produire de l’inanticipable, de l’incalculable et de l’imprévisible, c’est-à-dire du perceptible. La pratique du détournement est un enjeu majeur du design sur Internet. En effet dans cet espace où tout semble quantifié, rationnalisé, sécurisé et codifié, elle peut permettre l’émergence d’une véritable relation fonction-forme. Le détournement doit s’entendre en plusieurs sens : tout d’abord le fait de déconstruire la relation de causalité dans les systèmes interactifs, une cause ne produira pas toujours le même effet, ou encore l’effet prendra en compte, en plus de la cause sensible, des paramètres inapparents. Ensuite, produire un site web c’est toujours le faire dans le contexte du réseau, un site n’est jamais seul, il est toujours en meute. De sorte qu’on trouvera un intérêt à détourner les réflexes mécaniques communément acceptés : produire des distances (et donc du temps) plutôt que des équidistances (et donc du temps-réel) semble être un des enjeux du dépassement des structures hypertextuelles. L’itération est un autre concept-clé pour comprendre les capacités esthétiques de la programmation. Cette dernière fonctionne sur le principe de la répétition : un objet A est traité par une opération B un nombre défini de fois C. Chaque résultat s’emboîte dans l’opération suivante. C’est à partir de ce principe simple que la théorie du chaos a été découverte, ou plutôt créé puis appliquée à des phénomènes . En répétant par itérations sucesssives certaines opérations, des chercheurs ont remarqués que le résultat devenait chaotique, c’est-à-dire que le résultat variait si on répétait le même nombre de fois l’opération. Le résultat n’est donc pas prévisible, par contre son champ de possibilités l’est, on sait dans quel segment il peut varier. Cette caractéristique du langage informatique a une conséquence radicale pour le designer : il ne créé plus une image qui sera ensuite rendue interactive par quelque programmation, il doit penser ses images sous forme de possibles et non plus comme définies une bonne fois pour toute. On voit bien combien l’évolution d’une identité graphique par exemple peut gagner à utiliser activement ce dynamisme des formes. Par exemple un logiciel permet de générer dynamiquement une image selon le nombre d’utilisateurs simultanément connectés à un site, ce nombre permettra de définir les couleurs des éléments graphiques. Le designer ne créé pas toutes les images possibles, le nombre d’utilisateurs étant potentiellement infini, il pense une forme qui s’actualisera selon une certaine variabilité. Auparavant le designer produisait une forme et parfois des éléments agencables selon les contextes, des boîtes à outils, à présent il peut travailler sur des frontières en remontant en amont, c’est-à-dire en pensant les conditions de possibilité de son image, en formalisant son langage graphique, et en créant un modèle de possibles. Le statut de l’image est transformé : elle n’est plus individuelle, identifiable, repérable. Elle est pré-individuelle , en germination permanente, et produit une infinité d’images dont la parenté est identifiable. Ce déplacement permet la traduction entre le travail graphique classique et les nouveaux horizons de conception qui s’ouvrent avec Internet. Une nouvelle figure du designer voit le jour : graphiste, programmeur, éditorialiste, etc, il devient un nomade interdisciplinaire qui produit un langage, les règles du possible. Il propage ces différentes mémoires les unes dans les autres en les inscrivant à même le « flux » qui est plus qu’unité et plus qu’identité. Il ne s’agit plus d’habiller un site, de lui donner même un « look », mais de structurer organiquement et dynamiquement la fonction-forme. La conception n’est plus induction mais transduction : une opération conceptuelle, graphique, sociale, urbaine, politique par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine déterminé. Cette propagation est fondée sur une structuration du domaine opérée de place en place : chaque région sert à la région suivante de principe de constitution, si bien qu’une modification s’étend progressivement en même temps que son opération même. Cette propagation du net.design est toute parallèle à celle du réseau. Par une telle écoute du langage du « flux », peut-être pourrons-nous inventer ses imprévisibles fonctions et non plus répéter son usage instrumental normalisé.
* U . R . L . S =
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