03 juin

Le trauma amoureux: un présent impossible

Nous sommes passés du trauma familial au trauma amoureux.

En effet le trauma familial si il peut exister est souvent un alibi, un cliché. La structure sociale où la différence les phénomènes et leur représentation est la plus grande, est sans doute moins la famille que la relation amoureuse. La famille a été mise en cause depuis le XIXe siècle, depuis la psychanalyse. Le divorce a remis entièrement en cause ce que nous pensions de la structure familiale. Par contre aujourd’hui encore la relation amoureuse profite d’une idéologie qui ne lui correspond plus. Si la famille semble quelque chose d’un tant soit peu définissable, les gens font souvent référence à l’ineffable pour parler d’amour, comme s’il s’agissait là de notre dernière religion, de notre dernière transcendance.

L’indéfinissable de l’amour doit moins nous faire penser à quelque chose de concret qu’à l’abstraction idéologique. Cet indéfinissable doit en quelque sorte nous mettre la puce à l’oreille. Quand les gens tentent d’expliquer leur comportement parfois absurde en s’appuyant sur le thème familial, c’est comme s’il cherchait en l’autre, en symbolique, une manière de différer leurs responsabilités. Je ne veux pas dire là que le trauma familial n’existe pas, mais seulement qu’il n’existe pas systématiquement. Or chacun y va de sa petite histoire, le répétant souvent le peu qu’il sait de la psychanalyse. Par contre l’amour apparaît comme un simple symptome, l’effet de la cause cachée que serait la famille : on fait du mal à quelqu’un, on dit que ce n’est pas de sa faute mais de celle ses parents. On a tel ou tel comportement est le seul élément d’explication est le passé de l’enfance, c’est souvent une manière de différer sa responsabilité. Et ce qui dans la vie de tous les jours semble le plus étrange, ce sont souvent les comportements amoureux. Comme si en entrant dans cette sphère intime, privé, celle du contact, de la peau, de la parole, nombre de personnes changeaient de personnalités.

La causalité amoureuse n’est pas seulement endogène, elle ne relève pas seulement d’un déterminisme familial (même si c’est vrai pour une part), on devra aussi analyser son caractère endogène. Nous nous sommes réveillés tôt, encore dans le lit nous rêvassons. Nous nous replongeons dans toutes ces histoires d’amour que nous avons vécu depuis l’adolescence. Certaines histoires manquées comme si nous avions croisé trop tôt ou trop tard la bonne personne, un visage, une culture. Et d’autres histoires encore, nous pleurons, chaudes larmes parfois de ressentiment, parfois d’avoir compris, parfois de joie. Nous gardons proximité intense et infime vis-à-vis de celle que nous avons aimée, ni fantôme ni individu, quelque chose qui n’est pas du fantasme et qui n’est pas pourtant une relation concrète à l’autre. Comme rien qu’on ne serait brisé à force de l’avoir brisé, comme une possibilité qu’on ne saurait réduire au silence, comme si cela, qu’on nomme amour, toujours encore là, présent dans sa destruction, silencieuse quand c’est son tour.

Il ne faut pas oublier l’analyse de la famille, mais ne pas limiter la souffrance de l’individu à cette antériorité. Il faut commencer l’analyse des traumatismes amoureux, correspondant aux différents âges de la vie, aux différentes topologies sociales, l’école, les vacances et le travail. Se plonger dans ce tissu de souvenirs, dans l’odeur de ce temps proustien, bifurcation et contradiction, désir et ambivalence, il faudra donner un nom à chacune de ces sensations. Parler de la famille facile parler d’amour c’est beaucoup plus difficile, même si chacun dans son auto-fiction ne cesse de répéter le récit de ces amours qui ont eu lieu sans avoir lieu.

Deleuze et Guattari avait proposé de déplacer le champ du trauma au désir enfantin. Il s’agit d’ajouter à cela un déplacement temporal, c’est-à-dire un déplacement de structure du temps, une analyse de l’actualité des affects et plus seulement la grand-messe de la mémoire des affects.

Réduire l’amour à n’être que le symptôme du passé, c’est une certaine manière forcer des individus à neutraliser le présent par le passé, dire que le passé ne passe pas c’est préférer la réflexion à l’action. Mais ajouter à cela la simple possibilité que l’amour, les histoires d’amour irréconciliables peuvent marquer et que cette marque est parfois si difficile à prendre en charge, à vivre dans le deuxième temps de la réflexion qui permet d’intégrer dans l’expérience et de faire quelque chose de cela, c’est changer radicalement le caractère temporal de la psyché. Il nous reste encore beaucoup de chemin pour comprendre le tissu invétéré de ces rencontres si particulières, des sentiments partagés parfois oubliés, oubliés, que sont les rencontres amoureuses. Penchons-nous encore un instant dans cette odeur, tentons de sentir l’espace de cette femme, de cette autre femme, et cette autre. Avons-nous des regrets ? Et si oui pourquoi sont-ils sans nostalgie ? Pourquoi regretter si on ne veut revenir en arrière ? Et si le regret n’était pas une structure du passé. Et si l’objet du regret était pourtant passé. Pensons encore à toutes les bonnes raisons que nous nous donnons a posteriori pour dire je n’aime plus alors que nous n’avons plus été aimés.

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