Sans même nous en rendre compte la conception permanente que nous avons de la technique est instrumentale. Cette conception semble évidente, elle considère la technique comme le moyen de certaines fins. Des finalités fixées par l’être humain. Le discours instrumental est hégémonique, il s’étend à tous les domaines dans lequels s’appliquent les technologies. Le netart aussi aurait son instrumentalité et ses fonctions. On demande aux artistes des comptes : à quoi servent leur œuvres ? que veulent-elles dire ? quel gain peut-on en espérer ? Si l’artiste est incapable de répondre, son œuvre est considérée comme inutile et donc non-communicable, non-consommable, non-commercialisable. Elle rompt le réseau des renvois instrumentaux. L’art et la technique sont « par opposition à la nature. » La technique doit-elle fonctionner ? Peut-elle occulter l’imprévisible, la panne, le bug ? Est-elle l’idéal d’une anticipation absolue qui prévient de tout accident ? Pourquoi pensons-nous encore que la technique s’oppose à l’incident, alors même que les techniques, telles que nous les connaissons concrètement aujourd’hui, ne fonctionnent pas parfaitement. Il y a toujours un résidu. Est-il hors de la technique ? Les pannes disparaîtront-elles demain, dans un avenir proche, grâce aux efforts des techniciens ? L’événement contre la loi, out of order. La vacuité de l’incident contre la plénitude du fonctionnement. Le vide de notre existence que nous rejetons par une agitation superficielle. La pensée ne peut pas penser la panne. Premier exemple, Bill Viola, Information en 1973. La sortie vidéo branchée sur sa propre entrée. La machine tente de s’enregistrer elle-même et produit un signal aberrant. Information, une boucle permanente où quelque chose arrive alors qu’il n’y a rien à l’entrée que la sortie. Un non-signal. Bill Viola fait fonctionner la panne, il faut du mauvais branchement quelque chose. La panne ne s’oppose pas au fonctionnement, seulement à l’idée d’un fonctionnement rentable qui produit des effets calculables. L’art technologique : non pas comment cela fonctionne, mais comment ça panne, comment c’est désajusté, déboîté, out of order ? Les œuvres technologiques n’inventent pas de nouveaux fonctionnements, de nouvelles techniques, mais de nouvelles pannes. Première catégorie : cela ne fonctionne pas. La panne met en cause l’instrumentalité. La quadruple causalité aristotélicienne : la cause formelle, la forme, la cause matérielle, la matière, la cause finale, la finalité, et la cause effisciente, l’artisan qui rassemble les 3 autres causes dans un projet. La panne permet de dépasser l’opposition entre l’art et la technique. L’œuvre est inexploitable. Elle n’est pas un concept. Cela ne fonctionen pas. La causalité de l’œuvre technologique n’est pas seulement dans le projet de l’artiste et dans l’attente de l’utilisateur, elle est externe, inanticipable. Telle œuvre interactive donne un résultat imprévisible, une affectivité technologique. La fonction n’est plus préalable à l’outil, c’est son usage inanticipée qui produit la fonction. L’interactivité incidentelle bouleverse la genèse de la technique. La panne en détruisant la finalité devrait aussi détruire l’objet technique. Mais tel n’est pas le cas. L’ordinateur qui bug est toujours là, présent, peut-être même plus sensible qu’auparavant. La panne met hors de soi le fonctionnement, elle le révèle. Elle dit nos usages quoditiens et impensés de l’informatique. Elle dit notre environnement. Elle permet de distinguer l’instrumentalité de la fonction. La matière est hors d’elle. L’ordinateur qui devait disparaître dans son usage, réapparaît lorsque le curseur s’arrête. Le boîtier, la souris, l’écran sont à nouveaux visibles. La technique c’est la possibilité de la panne. Une possibilité permanente, un suspens, une instabilité d’essence. L’inextricabilité du programmable et de l’improgrammable. L’interactivité ne fonctionne pas. Elle n’est pas soumisse à nos désirs. Il y a interactivité esthétique quand il y a déphasage entre l’entrée et la sortie. Entre ce qui est attendu et ce qui arrive. L’œuvre nous perturbe. Elle est un parasitage entre ce que j’envoie et ce que je reçois. L’art technologique n’adopte pas le discours cybernétique, elle le détourne. Refuser toute médiation. L’accident est fortuit, pas la panne. L’incident est essentiel à la technique, elle est son événement. Der Wald, de TW, une forêt sans fin où les repères sont brouillés, le haut et le bas sont identiques. Une interface qui devrait permettre de nous repérer, nous sommes perdus, nous voyons la forêt. La panne comme labyrinthe, logique d’un exil sans point de départ ni d’arrivée. La panne c’est la relation du temps au possible. Impuissance, résignation, énervement. Déconstruction sauvage du statut de l’utilisateur et de ce qui est sous-la-main. Insensiblement cela nous touche. L’indifférence de la panne, puisqu’elle ne répond plus à rien, est l’intéreieur retour de la différence. L’objet devient un poids mort. Le renvoi instrumental de technique en technique est brisé. Un engorgement de la matière. L’incident paralyse la représentation. La technique est ramenée du côté de la nature. Le fonctionnement est absent, l’interactivité parasite la technique, la finalité est suspendu.