
Depuis un certain temps les médias (justement eux) dénoncent avec effroi l’usage du mobile pour enregistrer et diffuser des scènes de violence allant du « happing slapping », au suicide en direct, en passant par le braquage et la zoophilie. Mais au-delà de la dénonciation, il y a la déconstruction de certains phénomènes populaires.
La question n’est pas simplement de savoir si cette violence existe (comment vérifier la violence? N’est-elle pas par son récit? Et comment avoir un tel rapport naïf à la référentialité même d’une image?) mais de comprendre pourquoi les médias se délectent d’un tel récit. Ils dénoncent deux phénomènes technologiques: l’enregistrement et la diffusion.
Pour le premier, le téléphone a une portabilité qui le met dans un rapport manuel et intime avec son propriétaire, à fleur de peau pourrait-on dire. Ainsi rien n’échappe à l’oeil de la caméra car cet oeil est rattaché continuellement à la main de la personne. Le téléphone n’est pas comme une caméra vidéo classique qu’on amène avec soi pour certaines occasions déterminées, il est toujours à portée de main, il définit même ce que cette distance signifie (puisqu’on reste en contact avec les autres aussi grâce à lui). Pour la diffusion, le mystérieux sans fil, wireless, bluetooth, que sais-je encore, permet l’échange tout azimut, sans frein, sans censeur, sans autorité de validation. Les images s’échangent d’un téléphone à l’autre. Ce n’est plus simplement un moyen de communication mais aussi de transmettre de l’inscription, des médias.
On peut s’interroger sur les mobiles même de cette violence, en tant que celle-ci se raconte. Comment les images qui nous ont rendu, d’une certaine manière (il faudrait à cet endroit précis ralentir pour ne pas tomber dans la simplification mais avançons) apathique au référent, trouvent leur mode d’appropriation dans un retour à la violence, c’est-à-dire à ce qui reste du référent. Réappropriation car le propre de ces images c’est qu’elles ne sont pas triées par une autorité supérieure que celle-ci soit morale (CSA), économique (télévision) ou d’un autre ordre. Il y a là un apparent retour de refoulé: les images qui étaient devenues un moyen de neutraliser la violence du monde (rien de plus insensible que le téléspectateur occidental pleurnichant devant son poste), se dérobent maintenant au contrôle des médias pour revenir au pouvoir de leur violence. Le fait que ces images soient de mauvaise qualité n’est pas le fait du hasard. Elles ont en effet un grain très particulier, le flux et ce reflux de pixels compressés, à la manière de ces pousières d’images au commencement du cinéma quand la lumière scintillait.

Médias et enregistrement commencent à se distinguer. Ces adolescents intuitivement savent qu’il faut enregistrer, diffuser de la violence pour que quelque chose arrive, pour que les médias ne puissent pas directement engloutir cette machine d’écriture qu’est le portable. Car il faut remarquer à quelle vitesse incroyable les médias traditionnels ont ouverts des sites permettant aux lecteurs d’envoyer leurs vidéos prises sur le vif, de quelle façon ils ont tentés d’ingurgiter tout ceci. La violence n’est acceptée que quand elle est subie et partagée comme dans le cas des attentats de Londres, ou quand on n’en voit que les conséquences (Wii). Dans les deux cas, il faut que la violence soit orientée, politiquement, économiquement, il ne faut pas qu’elle soit absurde, il lui faut un sens.