03 fév

Une communication sans communication

Publié dans le catalogue de l’exposition Screen de Brad Todd à la galerie Oboro (Montréal)

UNE COMMUNICATION SANS COMMUNICATION

Si Internet est un média récent, ses usages se sont rapidement normalisés. L’HYPERtexte1 s’est imposé comme le modèle de navigation qui défini l’esthétique du réseau. Sur les sites portails “tout est là”, équidistant, l’information est un stock à portée-de-main2, immédiatement disponible et utilisable. Cette structure supprime l’espacement, le décalage et la disjointure pourtant nécessaire à notre système cognitif. On passe d’un document à un autre, en cliquant on descend plus profondément dans l’arborescence. La fluidité de l’hypertexte produit un cercle qui reste dans le régime de l’identique, une indifférenciation informationnelle. Tout se passe comme si l’obsolescence immédiate des technologies renvoyait à une fossilisation toute aussi accélérée de ses pratiques. Laisser la possibilité perturbante d’incidents, parcourir des distances, se promener à travers des données qui ne sont pas d’avance consommables, laisser des blancs et perdre du temps est selon certains un défaut indiscutable dans le cyberespace.

Lorsque les artistes s’emparent des technologies c’est souvent pour les détourner3, pour les accidenter, inventer des branchements défectueux4 et des associations suprenantes, des temps d’attente et de suspend. Ce sont les maîtres des objets cassés, brûlés, déterriorés5 qui nous permettent de prendre conscience de ce qui s’occulte quotidiennement dans l’usage banal des outils. Screen est une machine communicante anormale qui propose un parcours intempestif6 dans les supports de mémoire. Il s’agit de lier deux espaces hétérogènes par l’INTERmédiaire d’un espace doublement étranger: Internet. Dans ce dispositif le réseau fait écran7 entre l’intimité du foyer et l’autorité du lieu d’exposition. Faire écran c’est cacher et dévoiler dans un même mouvement. En cliquant sur l’un des 5 boutons de Screen l’internaute n’est pas un sujet égocentré, il ne se déplace pas au centre d’une arborescence cartographiée, il met en mouvement un Ailleurs. Le dispositif n’est d’ailleurs pas toujours disponible: il fonctionne quand l’artiste le décide. Il faudra se donner rendez-vous ou attendre une exposition du dispositif. Le présent de Screen est régulièrement offline, disjoint de sa fonction, le réseau qu’il sous-tend est hors d’usage. Cette logique intermédiaire de l’espace et du temps exhibe une faille qui est diamétralement opposée à l’usage courant d’Internet: la pauvreté8 contre la transparence, la passibilité contre la disponibilité, la perception contre les mots d’ordre de la communication.

L’interactivité est l’artifice inventé d’une causalité. Screen fait entrer en communication spectrale deux écrans: notre ordinateur domicilaire et cette boîte étrange qui n’est pas sans rappeller le cabinet des curiosités du XIXème. Il faudra entendre les fantômes, leur revenance et notre survivance. En effet le secret des technologies écraniques réside peut-être moins dans l’actualité des innovations que dans les machines de vision9 du siècle le plus impensé de tous. Entre 1840 et 1870 s’invente non seulement un ensemble de dispositifs aux noms exotiques10 qui après la longue domination du mouvement cinématographique serviront de modèles aux interfaces informatiques mais également de nouveaux modèles de compréhension (du flux) de la conscience grâce à l’invention de la physiologie et du somnambulisme provoqué11.

Il y a communication sans communication, c’est-à-dire sans transparence, entre ces deux univers de références: ma main stimulée par des soubresauts d’activité et ces hyper-objets en boîte. Car si l’internaute arrive avec une esthétique normalisée qui fait écran, la boîte de Screen est quant à elle habitée de mille références implicites qui nous résistent. C’est pour ainsi dire un tombeau. Le romantisme de cet univers n’est que d’apparence: Baudelaire et Rimbaud, Wilde, Mélies, Nadar et Man Ray, Rembrant et Moreau, Truffaut, de Nerval et d’autres encore s’amassent dans des boîtes d’allumettes comme les caillous du petit Poucet. Ce sont d’étranges signets (bookmarks) qui ne sont ni les signes d’eux-mêmes ni des symboles exogènes, ils circulent dans une extériorité irréductible: “je pourrais dire cet homme comme je pourrais dire n’importe quel homme”. Ce sont deux systèmes esseulés qui se rencontrant forment une zone d’anesthésie. Chacun de ces noms est au seuil de la modernité: le récit ne vaut que par le témoignage de la souffrance et de l’œuvre impossible12. Ce sont des clichés anachroniques sur lesquels nous agissons par une distance réflexive. Cet univers n’est plus le nôtre. Screen, à la manière des mondes (sur)peuplés de Tony Oursler13, exhibe qu’habiter l’inhabitable est la condition du ghetto. Une INFRA-activité14, une traduction contre nature entre les clics de notre souris déclenchant des machineries absurdes qui agissent à leur tour sur des mémoires historiques. Ce n’est pas le fait du hasard si nous touchons aux origines de la modernité en déclenchant les mouvements répétitifs de robots qui semblent venus d’un autre âge et d’une technologie obsolète. Entre l’automatisme des hystériques photographiées par Charcot15 et la volonté positiviste de tout archiver et mémoriser, il y a l’espace du mouvement et de l’inscription, cette “gloire des empreintes” chère à Marcel Duchamp. L’attitude domestique que nous avons par rapport au clic, qui est l’acte de maîtrise par excellence, devient alors étrangère à elle-même. S’instaure une relation de cause à effet qui n’est plus celle du feed-back déterministe de la programmation cybernétique. Agir à distance selon le modèle de la physique quantique16où une particule peut être à deux endroits simultanément parce que l’observateur influe d’une manière incalculable sur le système observé: le XIXème siècle serait traversé par notre époque, par les papillons de la théorie du chaos comme par le télé-jardin de Ken Goldberg 17. L’interactivité comme principe d’incertitude généralisée. La télé-robotique n’est plus le fantasme d’une omniprésence divine, mais la présence à distance fragile et vibrante, hésitante du flâneur18. Peut-être ce tombeau nous regarde-t-il à son tour et nous suggère toutes ces vies qui n’ont trouvé aucune inscription, aucun écran, et que nous avons irrémédiablement oubliées. Screen invente ce texte sans mémoire.

1 xanadu.com/, Ted Nelson.
2 Être et Temps, 103, Martin Heidegger.
3 www.jodi.org
4 Information (1973), Bill Viola.
5 L’Anti-Oedipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari
6 L’image survivante - Histoire de l’art et temps des fantomes selon Aby Warburg, Georges Didi-Huberman.
7 Spectres de Marx, Jacques Derrida.
8 Panne et pauvreté ont la même racine étymologique. “Être en panne”.
9 Techniques of the Observer: On Vision and Modernity in the 19th Century, Jonathan Crary.
10 Praxinoscope, graphoscope, zograscopes, phenakistiscope, thaumatrope, zeotrope.
11 Hypnosis and Suggestion in Psychotherapy, Hippolyte Bernheim.
12 Domus et la mégapole, L’Inhumain, Jean-Francçois Lyotard.
13 oursler.net/
14 Sur la notion d’infra-mince in Les Transformateurs Duchamp, Jean-François Lyotard.
15 Invention de l’hystérie. Charcot et l’Iconographie photographique de la Salpêtrière, Georges Didi-Huberman.
16 L’idée de déterminisme dans la physique, Alexandre Kojève.
17 www.usc.edu/dept/garden/
18 Paris, capitale du XIXeme siecle - Le livre des passages, Walter Benjamin.

Add Comment

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *

*
*