Il y a quelques étrangetés dans l’économie de l’art. En effet, d’un point de vue social, lorsqu’à la question de savoir ce qu’on fait on répond « artiste », beaucoup demandent alors « Tu en vis? ». Etrange question à n’en point douter que cette « en vie ». Mais ce qui se laisse là entendre est la relation entre art et économie, comme si la production esthétique ne pouvait constituer une activité monétaire à part entière. Et lorsqu’on répond maladroitement « oui » alors la réplique cinglante ne se fait pas attendre « Tu en as de la chance! ».
Comment expliquer cette situation qui semble naturelle, la déconnexion entre art et économie? Elle est d’autant plus étrange qu’il y a bel et bien une économie de l’art et de la culture (à distinguer): il y a un public dans les expos, les médias ont chacun leur page culture, il y a des des institutions, des écoles d’art, etc. Et pourtant la majorité des artistes vivent dans le dénuement. Certains répliquent alors que seuls les « bons » artistes en vivent. Mais n’y a-t-il que les bons médiateurs et curators qui « en vivent »? Et c’est là que le problème se révèle: l’économie de l’art va principalement aux médiateurs. Il faudrait donc déplacer le problème, l’analyser d’un point de vue marxiste, c’est-à-dire matérialiste, voir derrière l’économie non un processus neutre et rationnel mais un moyen du contrôle politique et de la réification des pouvoirs (ici le pouvoir de la médiation culturelle).
Ou encore détruire le statut romantique de l’art et l’associer à l’agro-alimentaire en disant par exemple: les artistes sont les producteurs d’aliments, les médiateurs sont les intermédiaires du marché agro-alimentaire. Parfois les médiateurs veulent nous exposer sans nous payer, sans que nous puissions tirer un salaire de l’argent de la production (qui ne doit servir qu’à la production, comme si cette dernière excluait le temps mit par l’artiste, cf Dicream) parce qu’ils estiment que nous devrions déjà être bien heureux d’être présenté au public. Traduire cette situation en: nous sommes des agriculteurs, un intermédiaire du marché des fruits et légumes veut bien vendre ma production chez un grand distributeur mais pas me payer parce que je dois être déjà être heureux d’être présent dans cette enseigne.
On comprendra aisément que cette situation absurde où les producteurs ne sont pas rémunérés et où les intermédiaires le sont, situation d’exploitation par excellence, se fonde sans doute sur la mauvaise digestion de la conception romantique de l’art. Cette idéologie a accordé une telle aura à la production esthétique, aura dont on a même du mal dans le sens commun à en comprendre l’exacte portée tellement celle-ci est lointaine et puissante, qu’elle nous éloigne des problèmes pragmatiques de la production artistique. De sorte que, fut-ce en discutant avec des médiateurs professionnels, on a toujours affaire à un discours idéologique qui loin de poser le travail artistique comme un travail le pose tel un privilège. Ce caractère exceptionnel, survalorisé de l’art permet finalement de protéger tout le secteur de la médiation et de contrôler le secteur de la production.
On a ainsi l’exacte définition d’une société de contrôle (Foucault, Deleuze), puisque c’est même jusqu’à cette idéologie qui est intégrée par les artistes eux-mêmes par un phénomène d’auto-contrôle. Quand ils perçoivent quelques subsides, ils s’estiment heureux et reconnaissants, sans même se rendre compte qu’ils s’abaissent ainsi au niveau de l’idéologie romantique. Il y a donc un évident paradoxe: accorder à la production artistique un statut sur-évalué (romantique, sublime, etc) est une manière d’en abaisser la possibilité pratique de production. La construction idéologique prend ici le pas sur les questionnements pragmatiques, puisque l’art, estime-t-on du côté des médiateurs, a une des places les plus importantes dans les sociétés humaines, on en tire tous les prétextes (celui de l’excellence, du génie ou de l’exception) pour freiner son émergence et pour concentrer finalement l’économie sur son rôle de validation. Bref il faudrait détruire à coups de marteau l’idéologie romantique jusque dans le sens commun, en prenant bien soin de ne pas tomber dans le cynisme, qui n’en a que le nom, actuel qui par un retournement rejoue finalement la même institutionnalisation et validation. Détruire cette idéologie donc en gardant certains principes d’individuation des travaux esthétiques. Quand on a quelques intérêts pour l’art, il est préférable d’un point de vue économique d’être médiateur que producteur, puisqu’ici on en vit et là on a un privilège.

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[...] Le droit a une valeur de symptôme de la conception esthétique partagée socialement, or celle-ci est profondément réactionnaire. C’est au moment même où les définitions de l’auteur et de l’oeuvre tremblent, où la séparation entre sphères privée et publique semble s’écrouler sur elle-même, que le juridique décide de les remettre à l’honneur telles des évidences incontestables et allant de soi. Il faudrait analyser précisément l’écart entre la phénoménologie de l’art actuel et sa conception idéologique dans le droit, entre le devenir problématique et la solidification du romantisme. [...]