© 2006 Grégory

Pierre Saint Macary


Voici quelques semaines que j’ai appris la mort de Pierre Saint Macary. Quand quelqu’un disparaît, il y a de l’emphase, une sublimation, chacun y va de son anecdote, de sa formule, de son bon mot pour clôturer ce qui a eu lieu. J’aimerais plutôt parler des projets que nous avions en tête. Le livre que nous avions projeté d’écrire ensemble ne se fera donc jamais. Nous avions envie de continuer, par amitié, par fidélité sans doute, la discussion engagée pendant le livret accompagnant le CD et le DVD « Mémoires de la déportation ».

C’était une manière d’inscrire certaines de nos discussions, de garder en mémoire l’exigence de Pierre, ses questionnements sur les camps, sur le crime contre l’humanité, sur l’instrumentalisation de cette période de l’histoire. Sortir des lieux communs qui aujourd’hui s’imposent et qui organisent cette autre disparition, celles des témoins directs.

Tout sera donc rentré dans l’ordre. Ce qui aurait « dû » (mais de quel endroit parle ce devoir ?) tout modifier, tout aussi bien notre corps que notre pensée, sera oublié dans la mémoire. C’est qu’il existe plusieurs mémoires, une première peut être utopique qui garde l’ébranlement en elle, le questionnement (cela aurait pu être la mémoire de Pierre Saint-Macary par exemple), la seconde qui amortie le choc, l’événement, l’occurrence, la densité des morts et des vies individuelles. Amortissement social sans doute : le flux des mémoires, chaque mort, chaque vie est l’incalculable dans sa présence comme dans sa disparition, coule sur le socius, crainte du déluge, le socius suspend ce flux en en imposant un codage et un décodage (le devoir de mémoire, le pardon, les mémoriaux, que sais-je encore ?). Dans tous les cas, il s’agit de faire respecter un ordre qui transforme l’incalculable en calculable (des morts contre un pays, des morts contre des biens spoliés, la reconnaissance du mal fait, etc.).

Pierre n’aurait pas été d’accord, sans doute. Il aurait voulu parler, sans doute, du travail des historiens, de la rigueur du temps qui passe, d’autres périodes qui ont été oubliées. Il aurait écouté avec intérêt sans doute cette autre mémoire dont je lui aurais parlé, dont je lui parlais souvent. Nous aurions sans doute ri des traîtres et de ceux qui jouent les martyrs, les grands déportés de la dernière heure, les moralistes de tout poil. Nous nous serions encore et encore posé des questions. J’aurais regardé dans le visage de ce Gascon au souffle parfois fragile, parfois coupé, en tentant de l’imaginer à 20 ans, jeune homme, avec cet air de famille cherchant déjà autre chose.

Ils disparaîtront les uns après les autres. Et lorsque le dernier sera mort, alors nous aurons oublié.

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