05 sept 2007

Facilités de langage

Sans doute pouvait-il parler pendant des heures d’un sujet d’actualité, d’un phénomène esthétique, d’un livre ou de la pratique artistique d’un autre. Sans doute sa parole était-elle agile et circulaire. Il savait comment construire un raisonnement, enchaîner les idées, effectuer des rapprochements inattendus en revenant sur un point précis déjà abordé. Il savait proposer un nouveau concept à l’intelligence de son interlocuteur,  attirer son attention sur une sensation infime. Il cherchait à sentir la vibration de l’autre.
Mais dès qu’il lui fallait parler de ses images, argumenter sur ce qu’il faisait, dès qu’il fallait répondre à la question “Qu’est-ce que tu fais?”, il désirait se taire. Non pas qu’il n’était pas doué de parole pour présenter son travail, mais il refusait cette facilité en estimant sans doute, un peu naïvement, que les champs d’opérations de sa pensée et de ses images étaient profondément hétérogènes, et que c’est par cette hétérogénéité qu’un dialogue était justement possible. Et puis en répondant à cette question il lui sembait se transformer en représentant de commerce. Il n’aimait pas l’égocentrisme qu’il observait chez d’autres qui n’avaient pour seul intérêt que leurs propres pratiques artistiques et qui, quand on les lançaient sur ce sujet, ne s’arrêtaient pas, parlaient, parlaient comme un monologue. L’art, ce qui restait de ce mot, de ce fantasme, lui semblait être exactement le contraire. Non pas l’ego, le Soi propre, mais l’autre, toujours et encore, l’autre inanticipable, l’autre à venir, fut-ce dans le mutisme.
Il trouvait dans cette concentration sur soi quelque chose de vulgaire et surtout de radicalement opposé à ce qu’il percevait de son faire qui semblait tendre vers quelque chose d’anonyme, de désincarné, sans identité véritable. Il avait ainsi du mal à subsumer son travail sous des catégories, des thèmes, des problématiques. Il n’était pas de ceux travaillant toute leur vie sur un univers précis, sur une esthétique. Il s’imaginait en voyageur arpentant un sol inconnu et instable (une banquise?) ou en chercheur inventant une discipline incertaine, se dépaçant au gré du monde plutôt qu’au gré de sa subjectivité. Sans doute ne croyait-il pas à l’identité donc à l’expression comme sortie hors de soi, bien sûr l’expression sous un autre mode pouvait exister, mais il lui semblait alors, sans doute se trompait-il, que l’expression était simplement l’instanciation d’un manque, d’un place vacante que le regardeur pouvait approcher.
Images et pensées composaient un dialogue, mais il ne voulait pas que sa parole soit au service de ses images, utiliser sa puissance de feu conceptuelle pour démontrer combien sa pratique était intéressante. Cette servitude de la parole était finalement une servitude des images, instrumentalisées pour qu’une personne puisse attirer l’attention sur soi, la figure de l’artiste romantique avec ses fulgurantes intuitions, ses rires, ses regards lointains. Il y aurait eu là une prétention vulgaire. Lui-même n’était pas persuadé de ce qu’il faisait. C’était fragile et sans importance dans un monde médiatique. Il souhaitait lâcher prise, ne pas protéger ses images, les abandonner. Il n’avait aucune affection à leurs égards.

4 Comments

  1. 1
    etienne
    5 septembre 2007 at 7:22
    Permalink

    Que penses tu des écrits de Daniel Buren ? Ne penses tu pas qu’à te refuser à commernter tes images, d’autres le feront fatalement à ta place puisque tu nages dans un univers médiatique ? Je comprends en même temps qu’il convient de se taire le moment opportun pour ne pas tuer dans l’oeuf la force d’évocation des images et la position qui consiste à se taire, ou plutôt dire qu’on se tait (comme un “untitled”).

  2. 2 6 septembre 2007 at 1:09
    Permalink

    Ce petit texte que j’ai écrit n’est pas l’énonciation de ma position sur la relation entre le discours et les travaux artistiques, mais simplement sous forme de fiction un ensemble de questions que je me pose parfois. Dans les faits, je me prête très bien (trop bien?) au jeu de présentation de mon travail, toutefois je ne m’y sens pas à l’aise, en tout cas pas toujours. J’aimerais défier cette logique sans tomber dans le mutisme, dans l’ineffable.

    C’est sans doute lié à l’observation d’autres artistes (pas tous), où il y a une fausse délectation à parler de son travail et finalement une parole qui tourne en rond et qui se répète quelque soit l’interlocuteur. Il me semble que cette parole isole le travail artistique. Pour autant je ne défend pas une position silencieuse, “laissons parler l’oeuvre”, l’auto-consistence de l’oeuvre. Nous savons que ce serait naïf, puisqu’une proposition artistique est toujours hantée de tout un réseau de références, de paroles, de tout un contexte institutionnel et technologique, de toute une esthétique qui la précède et la configure.

    Donc ça reste un problème, une question. Par rapport aux commissaires, par rapport aux institutions. Buren a bien sûr terriblement fait avancer ces relations là, la posture du commissaire (1974), la signification d’une exposition, même si actuellement ce qu’il dit de ces questions me semblent devenues quelque peu banal et entendu. Pour toi comme pour moi se pose encore et toujours la question du lieu, des lieux de la monstration esthétique.

    Ce doute que j’ai, cette méfiance, cette défiance est aussi liée sans doute au fait que certaines formes artistiques que nous explorons ont une relation très particulière au langage. Il y a du programme dessous, des codes, il y a toute une conception du langage logico-mathématique. Un langage dont nous héritons du monde des ingénieurs. Je me demande si ce langage, très différent du langage théorique, esthétique de l’artiste parlant de son travail, est sans influence sur ce dernier. Est-ce que nous n’héritons pas du pouvoir du langage programmatique comme nous héritons (subissons passivement) du langage de présentation artistique? Est-ce que les questions langagières posées par l’art conceptuel (Card file par exempe) restent intactes ou faut-il les revisiter, les réactivier au regard d’une situation qui a profondément changé?

  3. 3
    etienne
    6 septembre 2007 at 4:14
    Permalink

    J’avais bien compris qu’il s’agit d’une fiction qui te permet de poser des hypothèses.

    Je suis de ton avis que nous héritons (et subissons peut être) une conception du langage logico-mathématique qui mérite de reposer la question du langage de l’art aujourd’hui comme on pu le faire les artistes conceptuels dans les années 60. Mais si les artistes des années 60 se focalisaient sur les rouages de l’art et ses institutions occidentales, je crois que notre intérêt doit se porter aujourd’hui davantage sur la myriade de conventions qui régissent des groupes sociaux qui se superposent. Il n’y a pas un langage de l’art mais plusieurs dont celui des techno-sciences relativement puissant. Pour reprendre le titre d’un bouquin de Serge Guibault, il s’agit peut être de savoir “Comment les techno-sciences ont volé l’idée d’art moderne” ou comment chacun s’y évertue ?

  4. 4 6 septembre 2007 at 4:30
    Permalink

    100% d’accord avec toi.
    Sortir du langage de l’art comme mise en jeu du contexte institutionnel, parce que là c’est vraiment devenu un lieu commun qui fait que l’institution aime à se nourrir de ce jeu, et pluraliser les domaines d’application, sans les hiérarchiser. Faire une typologie des groupes sociaux et se demander non pas ce que ça dit mais qui parle. Multiplier les angles d’attaque, faire de l’inattention une stratégie. Ce serait une façon d’articuler langage, art et flux.

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *

*
*