Je souhaiterais revenir sur ce que j’ai écrit il y a quelques jours sur l’économie esthétique du temps et sur les temporalités courtes et à effet de ce que je saurais tenté de nommer un causalisme programmatique. Ce mode de temporalité est profondément lié aux arts visuels, à la tradition picturale qui se livre souvent (pas toujours) ainsi. La difficulté est qu’aujourd’hui cette prise de l’instant est également adoptée par un mode plus puissant de l’image, douée d’une autre économie, l’image publicitaire. Le contexte de production des images a changé, nous le savons depuis des décennies, mais nous ne cessons de revenir au changement de cet état. C’est peut-être du fait de cette proximité entre l’économie temporelle de la publicité (saisissable en un instant, le passage d’une voiture par exemple) et l’économie temporelle des arts plastiques, que ceux-ci sont immédiatement digérés par les premiers qui reprennent toutes ses formes, tous ses tics pourrait-on dire. En jouant de cette proximité, comme Warhol, on arrive rapidement à une impasse. D’ailleurs les travaux programmés qui font très « arts plastiques » sont souvent comme de petits tableaux, avec de petits effets, avec de petits temps.
Une temporalité, résistant plus fortement aux temporalités publicitaires (la résistance devant moins s’entendre ici comme un acte dialectique de combat que comme une singularité), peut se mettre en oeuvre à travers des travaux qui complexifient le temps. Ces travaux relèvent sans doute plus d’une tradition théâtrale et cinématographique où les images prennent un certain temps à se déployer dans le jeu d’une attente et d’un désir du regardeur (voir à ce propos le très bel essai de Fleischer, Faire le noir). Que ce dernier puisse, sans compter, perdre son temps devant des images qui ne se réduisent ni à leur partie (séquentielle) ni à un tout (additif), qu’ainsi on voit des images et une image, et ceci en deux sens de l’image bien différent.
Peut-être les arts plastiques sont-il pris par ce clin d’oeil de l’instant dans un fantasme d’immédiateté (d’absolu) qui aujourd’hui prend la forme d’une économie du temps, puisque la métaphysique réalisée est l’économie. Peut-être les arts narratifs, même si la place du narrateur est devenue problématique, ouvrent-ils la possibilité d’un temps irréductible et indécomposable. Un temps qui ne s’arrête pas, qui se suspend simplement (à la fin nous voudrions que l’histoire continue et dans la râture de son effectuation elle continue à travailler en nous, c’est dans ce creux là qu’il faut travailler). Un temps qui n’est pas présence, mais qui est différé.
