Il y a une tendance pour ainsi dire naturelle des structures humaines à se réifier, c’est-à-dire à devenir leur propre finalité et à oublier l’extériorité à laquelle elles étaient attachées. Les raisons de ce mouvement tendanciel sont multiples et stratifiées, mais ce qui importe là de comprendre c’est que de nombreux disfonctionnements (tant économiques que politiques) dans les institutions culturelles sont liés à cette autonomisation et à ce passage d’une finalité externe à une finalité interne. L’objectif véritable d’un musée n’est pas par exemple d’exposer des oeuvres mais de se conserver pour pouvoir, mais simplement comme une finalité dérivée, présenter des travaux.
Une institution est « au service de » quelque chose qui lui est extérieur, on pourrait définir cet autre comme « oeuvre », « processus », « dispositif », etc. Pour réaliser cette servitude on met en place un certain nombre de moyens, des serviteurs, des médiateurs, etc. qui n’ont pas leur cause en eux-mêmes. Et inéluctablement ceux-ci vont s’autonomiser et rechercher à se conserver, à se reproduire, à se maintenir. Il pourra donc arriver que cette tendance devienne contradictoire avec la finalité externe d’origine. Cette tendance est humaine parce qu’elle est liée au fait même que ces agents de médiation sont des organismes vivants et comme tels cherchent à persister dans leurs êtres. Le vivant a une tendance naturelle à chercher à se maintenir.
Pour qu’une structure humaine puisse être au service de quelque chose qui lui est extérieur (et on peut en ce sens précis parler de la servitude envers l’inhumain artistique), il faudrait jusqu’à modifier ce que l’individuation du vivant veut dire et qu’il puisse se chercher dans son devenir mortel. Ainsi l’oeuvre d’art devrait être comprise comme le maintien d’un possible: la mortalité des commissaires et des autres agents de l’institution. Vouloir sa propre fin, ce qui suppose une décision, n’est pas un mouvement naturel d’un organisme vivant, mais il est peut être la seule façon pour une structure humaine de garder sa servitude, c’est-à-dire ici son ouverture, à cet autre qu’est la production artistique.
