
Pour revenir à un précédent article, Facebook apparaît bel et bien comme un système de surveillance pour l’instant restreint à un réseau social donné mais qui à n’en point douter s’étendra à l’avenir à un ensemble plus grand de la communauté.
Les mini-feeds d’un profil Facebook sont fascinants. C’est là qu’apparaît l’ensemble des activités d’un réseau: l’extension ou la diminuation de ce réseau (qui est devenu “ami” avec qui), les activités propres à Facebook comme l’ajout ou le retrait d’une application, bref la mutualisation de toutes les modifications faites sur son profil et sur ceux qui font partis de notre réseau. Il devient dès lors possible de reconstituer heure par heure la dépendance des uns et des autres quant au réseau. Par réseau nous n’entendons pas ici Internet mais plutôt la fonction sociologique propre à Facebook, un réseau d’amis.
Nous revenons ainsi à la question qui lie aujourd’hui au sein d’Internet la politique et l’amitié, à cette ancienne question aristotélicienne de l’amitié. Pourquoi la puissance économique d’Internet fonde-t-elle aujourd’hui une grande partie de son discours sur l’amitié? Est-ce réductible à une économie de l’accès telle que Jeremy Rifkin l’a thématisé? S’agit-il simplement pour une entreprise comme Facebook de pénétrer le champ de l’intimité et de l’amitié pour ainsi intégrer une économie a ce qui jusqu’alors s’y dérobait (l’amitié représentait la gratuité)? Et cette visée économique essayant d’étendre l’empire du calculable et du vendable à l’ensemble de notre expérience, n’est-elle pas elle-même suspendue à quelque chose de plus grand et de plus originaire? Ne s’agit-il pas là de l’ambivalence, déjà pointée par Aristote puis surlignée par Jacques Derrida, de l’amitié elle-même?
Qu’on s’en approche de plus près et on remarquera au passage que le titre même de ce site, Facebook, doit nous mener à penser. Le livre des visages? Le visage des livres? Qu’est-ce donc que cette relation entre le livre, c’est-à-dire entre un support d’inscription et d’archive, et l’expérience du visage dont les expressions changent et ne s’inscrivent que l’espace d’un instant temporaire? Facebook n’est-il pas la tentative de fixer enfin le devenir des visages, un peu lorsque nous croisons mille et un visages dans la rue, avec chacun leurs identités, leurs expériences, leurs émotions et que nous ressortons de cette expérience quotidienne nous-même bouleversé de cette passion de l’anonyme?

Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un “personnage” : on est professeur à la Sorbonne, vice-président du Conseil d’Etat, fils d’un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas “vu”. Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà [1]
Le visage se refuse à la possession, à mes pouvoirs. Dans son épiphanie, dans l’expression, le sensible, encore saisissable se mue en résistance totale à la prise. Cette mutation ne se peut que par l’ouverture d’une dimension nouvelle. En effet, la résistance à la prise ne se produit pas comme une résistance insurmontable comme dureté du rocher contre lequel l’effort de la main se brise, comme l’éloignement d’une étoile dans l’immensité de l’espace. L’expression que le visage introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir. Le visage, encore choses parmi les choses, perce la forme qui cependant le délimite. Ce qui veut dire concrètement : le visage me parle et par là m’invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s’exerce, fût-il jouissance ou connaissance [2]
2 Comments
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Sur l’amitié :
Tu pointes ici quelque chose qui entre en écho — et qui ma toujours troublé — avec ce qui apparaît dans eXistenZ de David Cronenberg.
Tu connais le synopsis donc je n’y reviens pas. Par contre au niveau du dialogue, il y a quelque chose de très intéressant qui relie Allegra Geller et Jude Law : la question de l’amitié et de la possibilité d’être ensemble. Ce qu’elle lui demande à longueur de temps tient à ceci : “es tu mon ami, si oui, est-ce que tu me suis dans les interzones de eXistenZ”.
On voit que ce qui fonde la relation dans le jeu ici, c’est ce pathos de l’amitié.
Or, et tu te réfères à Aristote, le seul pathos qu’il accepte précisément dans la relation à autrui, c’est justement cette philia, cette amitié, qui est bien décrite dans le texte comme pathos. Et c’ets là que cela devient intéressant et amusant (au sens d’un jeu herméneutique) : il ne peut y avoir de philia que fondée sur une philotia, à savoir une connaissance de soi.
Et en reflet, certes peut-être monstrueux, nous voyons apparaître une logique mimétique de cette relation avec de ce type de social-net-relationship : facebook, comme myspace (à une bien plus petite échelle) se constituent comme des réseaux affinitaires fondés sur une certaine forme de connaissance de soi : et ceci selon des données.
De ce fait, on suit l’autre dans sa net-action selon cette affinité, on est intéressé par sa constitution (ses actions, ses informations) parce que l’on pense y concorder selon certaines modalités affectives, relationnelles, d’intérêts.
Facebook est-il une plate-forme eXistenZielle comparable à ce que pensait Cronenberg ?
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En effet, comment la visibilité de la philia est fondée-t-ell sur des datas? Comment la relation à autrui est avec Facebook retour vers soi (on observe finalement ce qu’on fait)? Comment ce site Internet enregistre nos emplois du temps (pourrait-on reconstituer ma vie au fil des années passées sur Facebook)? Autant de questions qui témoignent de la place si singulière de l’amitié dans les réseaux numériques.