Un ordinateur n’est pas doué d’intentionnalité. C’est ce que nous prouve par exemple les logiciels de reconnaissance vocale qui font de nombreuses erreurs entre homophones dans la mesure où leur compréhension du contexte est inexistante ou limitée. S’agit-il là d’un défaut au sens d’un manque, d’une pauvreté ou d’une non-compréhension pure et simple, d’une sans-compréhension? Quoiqu’il en soit cette incompréhension est dûe à l’incapacité d’un ordinateur à avoir une visée intentionelle et à allier celle-ci à la visée du destinataire. Comprendre le contexte, c’est comprendre l’intentionnalité de ce que dit celui qu’on écoute et replacer cette intention dans son propre langage, c’est-à-dire dans sa propre intention, pour pouvoir lui répondre. C’est donc effectuer un glissement entre ces deux sphères.
Le paradoxe c’est qu’un ordinateur est une machine communicante au sens où nous échangeons de l’information en entrant de l’analogique (par exemple un toucher) traduit par une interface matérielle d’entrée (le clavier) retraduite par un logiciel (un traitement de texte), retranscrite sur une interface matérielle de sortie (l’écran). Comment une telle communication peut-elle avoir lieu si l’un des deux éléments est dénué d’intentionnalité?
L’instrumentalité est la fonction qui permet que l’ordinateur sans intentionnalité fonctionne face à un être très intentionnel. L’instrumentalité est un miroir (et il y aurait là à déconstruire toute cette métaphore de la réflexion) permettant de retourner l’intentionnalité humaine vers elle-même en soumettant l’ordinateur à cette intentionnalité, ou plus exactement en laissant imaginer qu’une telle soumission existe.
Cette instrumentalité peut prendre plusieurs formes:
- Soumission aux objectifs fixés par l’utilisateur,
- soumission à une communication inter-humaine,
- soumission à un programmation c’est-à-dire à une imagination anticipatrice qui délie les causes et les effets.
L’intentionnalité permet de retrouver son intentionnalité dans une machine automatisée. Ce que cette dernière fait, j’en ai l’intention et la volonté. Je lui répond car elle a d’abord répondu à mon désir qui met en phase des moyens et des fins.
C’est pourquoi ce qui peut perturber l’instrumentalité (c’est-à-dire en fait la visée intentionnelle de l’utilisateur) est rejetée hors de la technique. L’incident en particulier est considéré comme quelque chose qui n’est pas propre aux technologies, mais extérieur et que l’évolution technologique parviendra à diminuer jusqu’à entière disparition. Peu importe d’ailleurs que ce soit exactement l’inverse qui se passe concrètement, plus de technologies, plus d’incidents.
Cette projection instrumentale de l’intentionnalité n’est-elle pas liée à une inquiétude menaçante? L’angoisse que nous communiquions, jour après jour, avec quelque chose qui n’est ni intentionnel ni non-intentionnel, et dont le défaut d’intentionnalité (car il s’agit bien d’un défaut) ne doit pas s’entendre à partir d’un horizon humain qui servirait de paradigme (c’est l’erreur d’une grande part de l’intelligence artificielle que de vouloir prendre comme modèle l’intelligence humaine selon une recherche mimétique).
Esthétiquement parlant, il s’agirait donc de mettre en place des dispositifs révélant cette étrangeté quotidienne de la relation humain-ordinateur, cette confrontation jusqu’à l’absence entre une visée intentionelle et autre chose qui nous est profondément étranger, incompréhensible, qui donc mettrait en cause jusqu’à notre propre visée, si nous ne la réduisons pas à la projection de notre intentionnalité selon un réglage instrumental.