L’argument du film est simple: remonter aux sources du Danube, traverser l’Europe en compagnie de 3 lecteurs d’Heidegger non-heideggeriens, Stiegler, Nancy, Lacoue-Labarthe afin de questionner la pensée politique d’Heidegger et notre actualité européenne… Il y aurait certaines choses à dire sur la teneur même du projet, sur l’esthétique du fleuve et des ponts, sur tout ce que cela présuppose chez Heidegger comme image de l’union (entre deux rives), de la remontée vers les origines (celle-ci fut-elle différée, notre passé étant toujours en avance sur notre présent). Mais passons, nous nous en sommes déjà expliqué dans un travail sur Heidegger, Holderlin et Perse nommé « Habitable l’inhabitable de la réalité virtuelle » en 1996.
Donc nous voilà devoir participer à une conférence après avoir vu un film et dans ce film il y avait quelque chose à ne pas manquer en terme de réalisation, quelque chose de difficile à montrer, la Shoah, l’extermination des Juifs et des Tziganes. On sait combien l’histoire des images post-guerre est hantée, comme l’a si bien montré Godard dans Histoires du cinéma, par cette représentation de l’irreprésentable. Cette question était d’autant plus difficile que le terrain est celui choisi par Heidegger, le Danude, l’Europe, la remontée vers l’Allemagne. Les auteurs questionnent bien sûr le rôle du politique chez le philosophe allemand, sur son déni, son silence, etc.
Je ne parlerais pas ici des intentions des auteurs du film, simplement de ce que j’ai vu: Lacoue-Labarthe parle, très bien, du souffle coupé de l’occident à la suite de la Shoah, comme à son habitude il fume cigarette après cigarette. Son interview est entrecoupé de plans de Mauthausen, camp censé représenter un lieu de la Shoah, ces plans sont eux-mêmes traités d’une façon toute particulière, ils palpitent, passant au blanc puis sortant du blanc, telle une respiration qui à mesure que nous nous approchons de la chambre à gaz s’accélère. Puis nous y sommes, nous sommes entrés dans la chambre à gaz, et là nous revenons sur Lacoue-Labarthe, ou plus exactement sur son cendrier, en gros plan, avec un amas impressionnant de cigarettes. Rires non-dissimulés dans la salle. La première erreur porte sur le choix du camp, il a beau être à proximité du Danube, il n’est pas à proprement parlé un lieu d’extermination mais de concentration. Même si la déportation des politiques et l’extermination des Juifs sont deux plans qui se sont régulièrement entrecroisés, il est impossible de les identifier si ce n’est à perdre la singularité de chacun de ces plans. Le choix de la chambre à gaz de Mauthausen est de plus un choix désastreux car, dans l’état actuel des connaissances historiques, aucun gazage massif n’a eu lieu, elle n’a quasiment pas servi, ce qui est d’ailleurs un argument servi aux négationnistes. Deuxième erreur, qui mêle esthétique et éthique de la représentation de l’extermination: si le souffle dont parle Lacoue-Labarthe a un sujet clair, nous en tant que nous sommes après la Shoah et que nous ne l’avons pas vécu, la mise en scène laisse supposer que ce souffle coupé est en relation avec l’asphyxie dans les chambres à gaz. Le blanc qui palpite sur les images de mauthausen prennent sens quand la caméra entre dans la chambre à gaz car ses murs sont blanc. De quel souffle s’agit-il? Quel chemin tente-t-on de nous faire prendre au juste? Puis c’est le gros plan des cigarettes, montage discutable par excellence, qui juxtapose deux phénomènes hétérogènes: une chambre à gaz où les nazis tuaient par asphyxie des individus, la cigarette qui tue Lacoue-Labarthe en lui coupant le souffle, la cigarette qui devient un étrange mélange entre la chambre à gaz et le four crématoire.
Et c’est justement cette juxtaposition du montage qui a produit des rires dans le public: montrer la chambre à gaz et dire que finalement cela continue, fut-ce dans le fait de fumer des cigarettes les unes après les unes. Ils montrent (ou croient montrer) un lieu d’extermination et juste après, un effet de style, presque un trait d’humour, nous dégage de ce que nous venons de voir: « Ce n’était que cela, des cigarettes, ouf! ». Il ne s’agit aucunement d’incriminer Lacoue-Labarthe dont le remarquable livre « La fiction du politique » est sans ambiguité, mais de pointer combien aujourd’hui des personnes visiblement incultes sur la question de la Shoah peuvent avec une caméra entrer dans une chambre à gaz, faire un montage pour le moins discutable dans l’association d’idées qu’il laisse envisager, puis le montrer à un public. Quand je dis inculte c’est simplement que pendant la discussion avec les deux réalisateurs, qui ne comprenaient visiblement pas la critique que je leur adressais, je leur expliquais la différence entre les camps de concentration (Mauthausen, Buchenwald, Dachau, etc.), les camps de concentration et d’extermination tels que Birkenau et Maïdanek et les centres d’extermination comme Belzec, Chelmno, Treblinka et Sobibor, et eux de me soutenir que Mauthausen était un lieu d’extermination des Juifs. Bref l’image classique du « Camp », un simple concept vide qu’on peut utiliser pour questionner Heidegger. Ils avaient sans doute lu Sein und Zeit mais visiblement pas Raoul Hilberg afin de se renseigner quelque peu sur ce qui constitue la ligne de fuite de ce que leur documentaire tente, parfois naïvement, de penser.
Une partie du public n’a pas compris, trouvant le documentaire magnifique, on leur servait enfin la pensée de ce philosophe mystérieux, en faisant de la Shoah « un point de détail » et non pas la ligne de fuite qu’il ne fallait pas manquer… Et Stiegler de dire que si le public a rit c’est que comme tout public il est débile, qu’il y a toujours des gens qui rient devant les horreurs. La moitié du public sort alors de la salle, se sentant insultée. Tentative de rattrapage, nous sommes aussi débiles, sentiment d’avoir causé cette réaction, désagréable, impossibilité finalement de discuter du fond du problème: comment un montage est-il constitutif de significations problématiques?
Je ne sais si je participerais encore à des débats portant, de près ou de loin, à la Shoah. Je ne sais si cela peut faire objet de débats, de discussions, de dialogues, il le faudrait pourtant, mais la tension est encore trop forte. Et en même temps comment échapper à ce thème lorsqu’on questionne les relations entre l’art et les technologies? Quant à moi je pense que ce rire n’était pas sans raison.