07 juil

Force et fragilité des flux cinématographique et numérique

La force du cinéma: un flux machinique se déployant dans le temps entrelacé au flux de la conscience intime. Le spectateur détourne un instant le visage vers l’obscurité, le film continu sans lui, il en reprendra le flux un instant perdu. La peinture n’était pas un flux mais une durée subjective (sauf dans quelques rares cas comme les Ambassadeurs). Le spectateur dit: « J’y étais l’instant d’avant, immergé et m’oubliant dans l’image animée, il y a à peine un instant ». Instant oublié, la perception et la réflexion sur cette perception n’étant jamais synchrone. Une esthétique de l’après-coup car percevoir n’est jamais immédiat, toujours différé, l’immédiateté n’étant jamais qu’un effet de stupeur. La fragilité du numérique: dans la chambre, dans le bureau, dans le salon le moniteur a été allumé et diffuse une lumière comme la télévision. Il s’agit encore d’un flux mais d’une autre sorte. Plus de salle à partager, de temps déterminé, le flux habite notre domicile telle une lumière persistante que nous fixons. Ce flux d’Internet ne s’entrelace pas à celui de notre conscience, il provoque de simples soubresauts au fil d’une navigation instrumentale. Une oeuvre ne peut alors que suspendre un instant, à peine un instant, ce flux des données. Ce suspend, une manière de faire clignoter cette lumière dans la maison. Un détournement, une déception. Ou encore: un clignement d’oeil à peine perceptible pour le spectacteur. Et par cette interruption au flot généralisé, une esthétique de l’après-coup, encore. Nous sommes beaucoup moins ambitieux et puissants que les cinéastes. Nos objectifs sont fragiles, nos oeuvres défaillantes. Nous ne sommes pas les flux machinique et subjectif enlacés. Nous ne prétendons pas à la foi désespérée dans le monde (on n’ose dire le réel), simplement faire cligner les flux, suspendre les flux la palpitation d’un instant, sans croire que nous pourrons l’interrompre à tout jamais. Nous ne désirons pas le progrès, nous n’avons plus aucune croyance, aucun espoir ni désespoir, nous refusons toute foi fut-elle (par la) négative. Nous ne créons pas notre flux à la manière d’un film, le flux nous précède, il est déjà-là, ce sont toutes les données enchevêtrées du monde. Nous pouvons en saisir des brides, changer le contexte du flux, détourner les habitudes afin de proposer un instant, un simple instant, d’intelligence. Le cinéma n’est-il pas une religion avec ses croyants (les cinéphiles), ses lieux sacrés (les salles de cinéma), ses écrits révélés (les 10 meilleurs films de l’histoire de l’humanité)? Le cinéma est une foi, pour être cinéaste il faut croire absolument.

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