© 2006 Grégory

Google reality

Si nous passons en revue l’ensemble des services proposés par l’entreprise Google, nous remarquons que ceux-ci constituent une constellation ontologique, au sens tout simplement où ces services consistent en une certaine appréhension et compréhension de la réalité. En ce sens Google prend un rôle autrefois dévolu aux religions, aux arts et aux sciences.

Ainsi, Googlemaps est une certaine compréhension de la totalité du monde, de ce qui est visible et de ce qui ne l’est pas et ceci selon un certain point de vue satellitaire impliquant une position extérieure au monde.
Les addwords sont une certaine conception du langage en tant que les mots sont une marchandise. On peut s’interroger, comme le fait Christophe Bruno, sur la façon dont une société privée s’approprie purement et simplement le langage qui est objet de partage (et en même temps se demander s’il est même pensable de limiter son usage à la sphère privée).
On peut aussi parler des livres mis en ligne, constituant là encore une certaine compréhension de la connaissance et de son accès.
Ou encore les archives couvrant 200 ans de presse écrite, supposant la détermination de notre accessibilité au passé.
Il y a encore beaucoup d’autres services dans Google qui détermine l’ontologie et l’esthétique, peut être parce qu’aujourd’hui le réseau Internet est devenu un moyen majeur d’accéder à la réalité. Il y a dans l’entreprise de Google quelque chose de désespéré qui tente de rattraper l’ontologie à l’endroit même où elle se dérobe dans la tekhné.

7 Comments

  1. Posted 8 septembre 2006 at 8:54 | #

    Avec Google Archives, c’est la calendarité qui est visé
    Avec Google Maps, c’est la cardinalité

    Google investi sur la calendarité et la cardinalité en s’appuyant sur la popularité de son index et les données issues des requêtes qui lui sont soumises.
    En ce sens il est tout à fait judicieux d’évoquer la religion et les arts comme étant « dépossédés » de leur rôle traditionnel (maîtrise – et investigation du champ – des symboles cardinaux et calendaires).
    Mais si ce que partagent religion et art c’est une pratique cultuellle fixant les cardinaux et les calendriers, doit-on dire alors :
    - soit que Google évacue tout simplement le culte comme pratique instanciant la calendarite et la cardinalité
    - soit que Google reprend le flambeau et endosse la responsabilité d’un culte (mais alors qui y a t il de nouveau ?)

    Je sens bien que la question se joue sur le fait qu’il y a une tendance hégémonique visant à maîtriser les techniques de mémoire que sont les supports numériques.

    A la lumière de ces remarques, comment doit-je comprendre la dernière phrase de la note : « Il y a dans l’entreprise de Google quelque chose de désespéré qui tente de rattraper l’ontologie à l’endroit même où elle se dérobe dans la tekhné » ? Pourquoi l’ontologie se dérobe-t-elle dans la tekhné ?

  2. Posted 9 septembre 2006 at 1:09 | #

    Sans vouloir trop axer ma lecture sur Heidegger (seconde période), je me permet toutefois d’utiliser sa lecture de l’histoire de l’être, pour remarquer que l’oubli de la différence ontologique constitutive de l’être en occident est troublée quand les sciences (et les arts) ne sont plus seulement dévoilement de la vérité, quand ils n’ont plus seulement cette prétention de l’idéal laplacien, mais comme dans le cas des biotechnologies deviennent production et configuration de la réalité. Quand par exemple l’analyse et la compréhension du code génétique (qui est un acte performatif) mène inexorablement à la création de nouveaux codes et de nouveaux organismes vivant alors on peut penser que la tekhné clôt l’histoire de l’être en ce sens que son problème n’est plus le dévoilement d’une vérité mais la production de celle-ci. Il va de soi que cette clôture n’est pas un phénomène simple qu’il faut prendre au pied de la lettre, elle fait elle-même partie de l’histoire de la métaphysique et de sa stylistique propre.

    Votre propos semble profondément inspiré par Bernard Stiegler, ce qui est parfaitement justifié au regard des concepts de calendarité et de cardinalité. Si je retiens de lui la lecture émerveillée et amicale, pour ainsi dire intime, des deux premiers tomes de la Technique et le temps où je puise toujours un matériel passionnant, un tournant (sans doute lié au 11 septembre) s’est fait jour chez lui, transformant peut être le philosophe en essayiste, ne doutant plus de ses propres effets de style (pourtant il devrait y être attentif étant passé par Derrida) et de mises en scène. C’est un peu le fantasme d’hégémonie dans lequel il est aujourd’hui enlissé, le sentiment que la société s’écroule, que la culture disparaît. Le sentiment de cette décadence est déjà ancien et pour ainsi dire daté, ce sentiment fait partie de l’histoire.

    Penser que Google, c’est-à-dire l’industrie culturelle amérciaine, détruit la culture suppose que l’on sait ce qu’est la culture et que si celle-ci peut être détruite c’est qu’elle est constituée de façon stable à un moment donné. C’est réduire la culture à la répétition du culte. Or on pourrait tout à fait penser que la culture est aussi pour une part un phénomène plastique, métastable, en cours d’inviduation, déphasé par rapport à lui-même, profondément liée au devenir. Peut être est-ce le devenir lui-même, et qu’il ne saurait être en ce sens détruit car pour détruire encore faut-il avoir quelque chose à détruire. Ce n’est pas un hasard si Bernard Stiegler qui s’est fait une spécialité des questions liées à la culture répugne, en un sens fort, à penser l’art contemporain et cesse pour ainsi dire sa réflexion esthétique à Baudelaire : »(Quand il croit penser le cinéma il le pense encore dans l’horizon de cette modernité, cf l’obsession du mal être pour décrypter le cinéma, mal être qui est un concept typique du XIXème siècle) »:. Cet impensé de l’art contemporain chez Stiegler est lié au fait que l’art actuel remettrait en cause profondément sa théorie politico-esthétique et sa conception organologique. L’art contemporain participe pour une grande part à l’esthétique des industries culturelles et n’est pas en position de critique, ce qui supposerait un jugement, une position extérieure, un métalangage pouvant régler le différend.

    Désolé pour ces quelques « réponses » qui mériteraient des développements beaucoup plus long.

  3. Posted 10 septembre 2006 at 12:59 | #

    Merci pour ces précisions.
    Je connais trop mal l’art contemporain pour évaluer la pertinence (voire même l’existence) des thèses de Stiegler à son encontre. Mais il me semble toutefois qu’ayant été directeur de l’IRCAM cela implique d’être en prise avec création musicale contemporaine, non ?

    De mémoire, Stiegler emploie rarement le terme de « culture » pour lui préférer son versant « cultuel ». Et s’il faut parler de destruction de la culture (ce qui fait très « Arendt » revisité par Finkielkraut) Stiegler préférera parler d’une tendance à la misère symbolique (cf. la captation des dispositifs rétentionnels).

    Finalement, ce qui porte la motivation de Stiegler, c’est un refus : celui d’une route toute tracée qui s’imposerait, l’unicité d’un chemin, le « one way ». Cela se retrouve dans la notion récurrente d’accident.
    Et ce sens j’imaginais une proximité de point de vue entre « Incident »/Chatonsky et Stiegler peut être plus forte que ce que pourrait laisser entendre votre remarque sur son impensé de l’art contemporain.

    La mise en avant, pour expliquer cet impensé, de sa conception organologique reste encore un mystère pour moi. Mais en même temps c’est aussi la promesse d’un échange très intéressant.

    Je me demandais toutefois si la différence (car c’est finalement çà qui m’intéresse vraiment) qui pourrait exister entre vous et Stiegler, ne procède pas du fait que Stiegler comprend l’art à travers le prototype de la musique et vous via le prototype de l’image ?

  4. Anne Denante
    Posted 11 septembre 2006 at 12:49 | #

    Dans la cosmologie préclassique, la liaison des ressemblances permet, comme dit Foucault, de tracer le périmètre de toute chose existante: dans son sillage se trouve posée l’existence d’un grand monde, mais dont on pourrait à la limite compter une à une toutes les choses qu’il englobe. Système « pléthorique et pauvre », généreux mais fini.
    Cette idée de présenter google comme une nouvelle totalité me parait assez juste. Cependant je souhaite ajouter cette petite remarque formulée très (trop) rapidement La possibilité d’une totalité religieuse dans l’occident moderne (disons à partir de la renaissance) repose sur une tension particulière qu’il ne faut pas perdre de vue: elle a été pensée comme une structure de finitude excédée par une transcendance qui la fondait en retour. La totalité close correspond donc au monde pré-classique, et le concept d’ouverture est en revanche indispensable à la métaphysique moderne, qui s’inaugure avec « l’hyperbole démonique », dixit derrida, de Descartes: une dépense anéconomique, une ouverture absolue sur le tout, reprise ensuite dans l’économie du cogito,qui a pour enjeu d’excéder du dedans toute structure historique finie et déterminée.
    Au contraire de ce modèle, certaines « potentialités infinies » des machines d’aujourd’hui restent dans cette logique, même si on considère n’être aujourd’hui qu’à leurs balbutiements, marquées par une structure de finitude, comme Google qui pourait potentiellement avaler puis détenir toutes les informations qui évoluent, paraissent, se modifient, de façon peut-être à produire configurer la « vérité » (encore que ce terme n’est peut-être tout simplement plus opérant dans la situation ainsi produite), mais dont l’ambition hégémonique est alors au sens classique ou métaphysique de l’ordre de la simple complexification et non de l’excéité; et Lyotard a montré en quoi cette complexification,qu’il apelle aussi neg-entropie est à la fois négation de la finitude ( de la fin, au sens du but et du point final) et clôture qui écrase ce qu’elle n’intègre pas. Aussi Google n’est-il pas à mon sens une totalité d’ordre religieux (si l’on s’en tient à l’histoire de l’occident), mais plûtot une instance totallitaire, mot qu’il faut se garder je crois de précipiter trop vite derrière les dérives qu’il a pu désigner sur le plan politique, mais qui néanmoins appelle très certainement à réflexion, dans cette idée d’une fermeture expansive, d’une dynamique « aveugle » au sens de non-transcendantale.
    Mais, et c’est là que je voulais en venir, faut-il s’en tenir à ces oppositions entre Etre et technè, entre Forme et hétérogène (grande problématique de l’art moderniste), entre finitude ou totalité et excès ou transcendance, entre complexe et infans?
    La pensée de Peter Sloterdijk, qui s’interroge sur le primat de l’être en occident, sur l’historique méfiance à l’égard de l’artificiel (ce « batârd ontologique », dit-il)et sur la sérieuse possibilité d’une ontologie pluraliste indifférente à l’égard du caractère artificiel ou non des choses, semble capable, mais je ne suis malheureusement pas en mesure de développer ici, d’opérer une ouverture non-religieuse dans cette antique dualité entre l’être et la technè.

  5. Posted 11 septembre 2006 at 1:56 | #

    Il n’y a pas de point de vue idéologique unifié dans incident. Je ne peux parler qu’en mon nom propre (et encore…).

    Il est vrai que ce que j’ai dit sur l’organologie mériterait des précisions, mais il me semble que l’organologie est pour Stiegler le problème esthétique majeur, donc une question intéressant directement la production artistique qui est production du sensible. Peut-être faudrai-il relire de ce point de vue cet étrange livre d’Heidegger « Les concepts fondamentaux de la métaphysique » où il est question d’organisme, d’organe, de corps.

    Sur la destruction du cultuel ou culturel, j’avoue ne pas suivre la lecture finkielkrautienne d’Arendt, ni d’un point de vue structement philologique, ni politique. La pensée de Finkielkraut est empreinte de nostalgie, le désir d’une reprise en main au regard de quelque chose qui est pensé comme décadence. J’avoue être très méfiant quant à cette façon d’approcher les problèmes, façon qui me semble autoritaire et pour le moins sûre d’elle-même.

    Malgré le fait qu’incident doit énormément à cette petite phrase, qui est comme notre point de départ, « comment les programmes peuvent-ils engendrer de l’indétermination, de l’improbable et de l’improgrammable ? Répondre à ces questions suppose que soit développée une esthétique. » : »(Bernard Stiegler, La Technique et le Temps I, Galilée, 1994, p.58) »: et aux deux premiers tomes de la Technique et le temps, notre relation aux technologies est différente, Bien sûr nous ne développons pas cette relation d’un point de vue philosophique, notre approche est esthétique, mais quand Stiegler parle de misère symbolique (qui parle ainsi de misère? Est-ce celui qui est riche de symboles? En parlant de misère ne s’auto-accorde-t-il pas en retour une richesse? La question de savoir qui parle, la question nietzschéenne de la typologie est importante) je ne peux oublier que panne veut aussi dire pauvreté, et que la pauvreté n’est pas nécessairement un manque, une lacune à combler.

    Vous avez entièrement raison sur cette différence entre arts visuels et musique. Il y aurait beaucoup à dire sur la relation à l’écriture dans les deux cas, au langage (si on sait comment écrire des sons, sait-on écrire des images? Les images ont-elles un langage? Pourquoi la musique qui n’est pas représentation, mimésis, est-elle écrite?), et sans doute certaines divergences avec Stiegler sont là. Toutefois ce qui nous sépare un peu, malgré une très grande proximité parfois, c’est cette histoire de « one way », cette idée que les industries culturelles sont hégémoniques, une pensée de la catastrophe, où la pensée (celle de Stiegler) annonçant le danger annonce aussi qu’elle en est le remède (pharmakon). Cette façon d’augmenter la mise de la pensée me semble très problématique, un effet de style que Jacques Derrida n’a cessé de déconstruire.

    Il n’en reste pas moins que les livres de Stiegler continuent à nourrir nos travaux et qu’il ne s’agit pas nécessairement d’adhérer à une pensée pour l’écouter, l’accueillir attentivement.

  6. Posted 11 septembre 2006 at 2:35 | #

    Merci pour ces remarques très justes.

    Sur la question de l’ouverture et de la totalité close, j’ajouterais que Google à la suite de sa cartographie a acheté le logiciel SketchUp qui permet d’ajouter à Google Earth ses propres modèles en 3d. De la même façon les API qui permettent de récupérer du flux de données et de le traduire autrement, est un principe d’ouverture à penser. Enfin certains projets parallèles, tels que Ogle permettent de détourner le flux des données 3d: http://ogle.eyebeamresearch.org/ . Il y a là une forme singularière de totalisation qui je crois ne relève pas du concept de totalitaire qui justement lui refuse d’avance les détournements.

    Ensuite concernant Lyotard, je crois qu’il faut préciser que s’il semble au premier abord opposer complexification et finitude, l’étrange article « Domus et la mégapole » dans L’Inhumain signale en ligne de fuite la possibilité d’une relation entre ces deux inhumains que sont le sublime et les techno-sciences: « La seule pensée, mais abjecte, objective, réjective, capable de penser la fin de la domus, c’est peut-êre celle que suggère la techno-science (…) Baudelaire, Benjamin, Adorno. Comment habiter la mégapole? En témoignagnat de l’oeuvre impossible, en alléguant la domus perdue (…) Habiter l’inhabitable, c’est la condition du ghetto. Le ghetto est l’impossibilité de la domus.» (Jean-François Lyotard, Domus et la mégapole in L’Inhumain, Galilée, 1988, pp210-212).

    Mille fois d’accord sur la remise en question de la dualité entre l’être et la tekhné, et sur une approche indifférente qui permettrait de comprendre l’indétermination entre la défaillance technologique et la finitude humaine.

  7. Posted 13 septembre 2006 at 10:41 | #

    Une suite d’échanges très intéressant sur lesquels je n’ai pas toujours une vision précise, n’ayant exploré certains auteurs et concepts mentionnés ici qu’avec parcimonie. Je crois me souvenir que dans l’entretien Derrida/Stiegler, dans « echographie de la télévision » apparaissait aussi cette « opposition » dont il est question ici entre l’approche stiegler et la réflexion développée par Gregory. Opposition entre une volonté quasi interventionniste et une approche plus de « laisser aller ». De ma lecture récente de « la misère symbolique », qui m’a profondément déçu, je retiens effectivement une ébauche d’exploration intéressante du concept de l’organologie, mais surtout une incapacité inquiétante à traiter de la création contemporaine, et non pas des revisités Beuys et Warhol. Du coup, quelque chose qui n’est pas capable d’atterir, de prendre prise sur ce qui se passe maintenant dans les champs artistiques et aussi même technologiques. Il y a donc des acteurs de l’écriture qui inventent des concepts et il y a les artistes qui eux-mêmes à leur façon explorent ces mêmes concepts sans nécessairement les nommer, ou le savoir. Et pour ce qui est de la « fin » ou de la catastrophe, c’était hier, aujourd’hui et demain, c’est tout le temps et jamais. En tout cas, ce n’est pas pour tout de suite encore (dixit Nietszche).

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