08 oct

Internet et le microcosme contemporain

Système d'exploitation, 14 (2003-06)

Beaucoup s’interrogent sur la difficulté du netart à pénétrer le marché de l’art si ce n’est à adopter le langage et les tics de ce marché, à en mimer le langage et les habitudes comme le font certains avec une application toute scolaire à la fondation Cartier et ailleurs.

Dans Le Monde, à propos de la 5ème Nuit Blanche, Eric Troncy : « La meute n’est pas une condition propice à la réception de l’oeuvre d’art. »

Il y a bien sûr de multiples causes à la difficulté de la création sur Internet à se faire accepter de l’art contemporain. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur ce désir infantile d’être reconnu par une figure paternelle. Mais l’une des raisons majeures est sans doute qu’Internet s’adresse à cette meute méprisée par l’art classique (le fait de valoriser cette meute n’est qu’un autre lieu commun). Penser le passage entre la meute et les multiplicités (à la suite de Saussure). En remettant radicalement en cause, je le répète même si c’est devenu avec le temps un lieu commun, la façon dont les supports de mémoire (par exemple une peinture) sont validés pour archivage, le réseau électronique remet en cause structurellement (et non pas intentionellement par la volonté des artistes) la légimité du microcosme contemporain. Auparavant les médias étaient unidirectionnels et définissaient des hiérarchies par exemple entre les critiques (qui savent) et le public (qui est ignorant). La machine qui me sert à recevoir quelque chose sur Internet est aussi une machine de production, un peu comme si le fait de lire un livre me dotait à la maison d’une imprimerie.

Discussion un jour avec un représentant mondialement connu du marché de l’art: j’explique mon doute quant à l’obsolescence des lieux classiques de l’art, ma question, je n’affirme rien, je m’interroge tout au plus. Suite à quoi il me dit d’un ton franchement désagréable « puisque nous ne sommes pas du même monde ». Je suis devenu un ennemi. Les structures de l’art contemporain sont sans doute obsolètes, mais leur persistance est remarquable, leurs pouvoirs d’auto-conversation et de réification le sont tout autant. Une fois qu’une structure émerge à partir d’une situation historique donnée, cadre qui justifie son existence dans une relation à un autre (l’émergence d’une liberté capitalistique au cours du 17ème siècle en Angleterre), le cadre peut disparaître, évoluer et muter, la structure qui en est redevable va se conserver sans cette référence externe, va produire son propre monde, ce qu’on peut nommer un microcosme. A voir le terrible désir de reconnaissance de beaucoup d’artistes, la soumission à une autorité (quant bien même ils ne donneraient rien en gage), il y a là de quoi appliquer à ce microcosme ce que Nietzsche disait de la mort de dieu: l’ombre de sa mort durera plus longtemps que sa vie même. Soyons à côté de cette longue veillée funèbre, observons la sans y participer directement.

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