
Si la discipline historique est fondée sur les archives sans s’y réduire, alors on peut s’interroger sur les modifications impliquées dans ce champ de connaissance par les évolutions rapides et brutales dans la façon que nous avons de mémoriser les événements.
Il y a encore peu de temps les archives étaient principalement constituées d’écrits sur support papier donnant lieu à la construction de centres d’archives basés sur le modèle des bibliothèques, à quelques différences près. Le papier accordait une certaine crédibilité, un support à notre mémoire d’autant plus solide que les historiens écrivaient eux-mêmes des livres sur support papier, assurant le passage d’une mémoire à l’autre par une communauté de support. Cette situation a changé voici quelques décennies avec l’introduction de la mémoire orale dans le champ d’investigation historique. On se souvient du travail d’Annette Wieviorka “L’Ère du témoin” et de la méfiance de Raoul Hilberg par rapport aux témoins de la Shoah.
Il y a toujours eu à faire un travail critique sur les archives qui ne sont pas des preuves comme telles mais simplement des éléments à recouper. Le témoignage audiovisuel souvent réalisé des années après le référent du récit, pose de nouvelles questions qui sont celles de l’inscription de la subjectivité. Il y a bien sûr du factuel dans le témoignage, mais aussi la perception, la reconstruction de la mémoire, la sédimentation vivante du récit, l’interaction avec le dispositif d’enregistrement.
A présent, plongeons nous dans l’hypertrophie mémorielle des supports numériques et prenons comme exemple Facebook. Dépassons l’actualité de ce site et pensons un instant aux informations accumulées dessus. Imaginons la base de données de Facebook, toutes les données enregistrés, tous les mini-feeds, les messages échangés, l’évolution des “amitiés”. Ces informations ne permettraient-elles pas aux historiens dans quelques décennies de retracer le graphe social de certaines personnes, l’évolution de ce graphe, son devenir? Ne s’agit-il pas du matériel le plus riche que nous connaissons? Cette richesse ne va-t-elle pas jusqu’à l’indigestion car une partie non négligeable de nos activités quotidiennes est à présent enregistrée sur support informatique? Encore faudrait-il faire la différence entre la socialisation réelle, virtuelle et simplement supposée, car le graphe de Facebook est aussi en soi, il n’est pas qu’une représentation d’une société déjà existante. C’est la belle idée symbolisée par le titre “Second life”, non pas un deuxième monde identique au nôtre, non pas la répétition de notre vie, mais une seconde vie, une seconde fois, une seconde peau, un redoublement qui diffère. Ceci voudrait dire que l’exploitation des données numériques dans le champ historique, entraînaerait nécessairment l’historien à un double discours: les informations comme référence au monde extérieur, les informations comme référence à elles-mêmes.
Se pose alors deux questions: la première est l’accès à ces informations. Facebook étant une entreprise privée, les informations enregistrées dans sa base de données sont une propriété privée (voir le copyright en bas de chaque page du site dans sa version actuelle) . Dans quelles conditions cette société donnera accès aux historiens à ce “trésor de guerre”? Cette question est celle de la privatisation (privation?) d’un bien commun et donc politique. La seconde question est celle du tri de ces informations. Une fois que Facebook permettra dans des conditions déterminées d’accéder à ces informations, que feront les historiens face à la masse absolument gigantesque de celles-ci? Comment pourront-ils les trier? Il y a, il y aura bien sûr des outils de recherche, de tri, de sélection, mais l’usage même de ses outils me modifiera-t-il pas profondément la relation critique aux archives et le travail même de l’historien?
J’avoue être peu au courant des développements les plus contemporains en historiographie, mais j’aimerais savoir s’il existe aujourd’hui des historiens s’occupant spécifiquement de ces questions. Existe-t-il des historiens du numérique ou plus exactement problématisant la relation aux archives numériques (base de données, multimédia, etc.)?
www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-651865,36-976841@51-968783,0.html

2 Comments
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Tout ce questionnement montre bien la pertinence des travaux entamés par Lawrence Lessing, et notamment la problématique des Creative Commons, petite icone qui est apparu en bas aussi de moultes sites web, blogs et autres wiki. Il faut notamment se pencher sur sa définition de “biens communs” présent dans le livre “L’avenir des idées”.
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Même s’il ne faut pas trop se faire d’illusions sur la capacité de CC de “résister” à l’économie de l’accès qui est en train de se mettre en place, l’approche de Lessing est en effet passionnante. Et pas si minoritaire et localisée que cela finalement!
D’une part, elle se place elle aussi du côté du juridique et comprend donc parfaitement que l’économie est question de contrat. Elle biaise ce contrat en affirmant le commun de la propriété afin de répondre à cet autre contrat biaisé qui est celui qui règne dans l’économie de marché. C’est la question de la justice et de la justesse du contrat, du mot vs le chiffre.
Ensuite la notion de “biens communs” c’est-à-dire d’une réconciliation entre la propriété privée et la politique commune dépasse les alternatives connues au XXème siècle. Je relisais certains écrits anarchistes non-marxistes du XIXème siècle (dont pas ceux de Proudhon!) et j’étais surpris d’y apercevoir des similitudes.