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Heidegger, les stratégies

Périodiquement l’affaire Heidegger,comme on la nomme depuis le livre de Farias, revient sur le devant de la scène. N’étant pas heideggerien et n’ayant fait qu’une lecture imprécise de cet auteur, je ne prend que rarement part à ces débats. Toutefois, que ce soit d’un côté comme de l’autre, il y a des stratégies d’occultation. Il y a tant et tant de manière d’occulter la responsabilité que nous laisse le travail d’Heidegger. Et si à présent je réagis c’est qu’hier un ami lors d’une conférence faisait référence à un concept heideggerien (le conflit terre/monde) et qu’un haut responsable du ministère de la culture a immédiatement réagi, sans doute suite au livre d’E. Faye, en disant qu’il ne fallait plus citer Heidegger. Et en ajoutant « Cite-t-on Hitler? » La difficulté sur ce sujet c’est qu’on semble toujours suspect, suspect d’un nazisme latent, suspect d’une complicité avec Heidegger, suspect… Il faudrait pouvoir calmement parler de cette question et pouvoir poser des alternatives, plusieurs solutions sans qu’un des participants se mette à crier et à vouloir imposer son point de vue. L’impossibilité d’avoir un débat serein, démontre que nous sommes, au sens de Lyotard, dans une situation de différend: des régimes de phrases hétérogènes sont à l’oeuvre et dissimulent leurs hétérogénéités.

Pour le dire simplement il existe 4 positions:

1/ Il ne faut pas lire Heidegger car il était nazi et ce serait faire l’apologie du nazisme.

2/ On peut lire Heidegger car le nazisme n’a été qu’une erreur dans un parcours qui ne saurait se réduire à cela.

3/ Si on lit Heidegger il faut le faire de façon critique en sachant qu’il a été nazi et que toute sa philosophie est empreinte de cette perspective politique.

4/ Le fait qu’un philosophe important (vu le nombre et la qualité de ses lecteurs) ait été foncièrement nazi et sans doute archi-nazi, implique que nous devons lire Heidegger sans en réduire les ambiguités, les hétérogénéités, les multiplicités. On comprendra aisément que je ne peux souscrire aux deux premières hypothèses mais que les deux dernières constituent dans leur couple même, l’effort et l’exigence que nous devons tenir quant à ce sujet. Toutefois le problème de la troisième position est celle propre à toute analyse exogène: si on lit Heidegger dans l’optique d’y trouver des signes de son nazisme on en trouvera sans doute plus que la probité philologique ne le permettrait, la lecture étant un acte performateur. Il y aurait donc une cinquième position:

5/ La lecture que nous faisons des livres d’Heidegger concerne sans doute moins l’époque où ces livres ont été écrits que notre époque. La lecture que nous faisons est un symptôme important de notre relation à cette époque, le nazisme, et de la manière dont cette époque elle-même évolue dans le temps. Bien sûr il ne faudrait pas réduire la lecture de ces livres à de simples projections de nos propres fantasmes, car ces livres développent des concepts, des réseaux sémantiques, des enchaînements d’idées. Il n’empêche que d’un point de vue philologique, il serait temps de se demander: « Qui parle? » question typologique si difficile quand celui qui parle est aussi celui qui se pose cette question.

Ps: une simple remarque, j’ai rencontré plusieurs personnes n’ayant jamais lu de livres d’Heidegger mais lisant par contre tous les livres sur cette question de la relation entre le philosophe et le nazisme. Ce prisme unique, aussi aveuglant que l’autre prisme qui sous-estime l’engagement radical du philosophe, le fait que ce prisme fascine le public: « rendez-vous compte un philosophie nazi! », ne doit-il pas nous questionner sur la relationde notre époque à la pensée.

2 Comments

  1. filinthe
    Posted 19 juillet 2007 at 6:00 | #

    il reste une position à ajouter à celle que vous énumérez : heidegger est un anti-nazi et sa pensée aide à combattre le nazisme.
    aussi incroyable que cela paraisse à ceux qui ne connaissant pas heidegger autrement que dans la polémique, c’est la stricte réalité historique : textes à l’appui sur « Heidegger contre le nazisme »
    http://www.paris4philo.org/article-10504198-6.html

  2. Posted 19 juillet 2007 at 6:47 | #

    Les textes cités pouvant donner lieu à de multiples interprétations, l’extraction des formules pouvant, selon les objectifs de chacun, vouloir dire telle ou telle chose. J’avoue que l’article dont vous envoyez la référence est pour le moins .étonnant dans son parti-pris. Présenter Heidegger comme un opposant au nazi relève de la blague de mauvais goût.

    Selon moi présenter Heidegger comme un anti-nazi me semble très difficile à tenir au regard de beaucoup de textes qui utilisent certains mots d’usage courant dans le nazisme. Je me demande de quoi vous parlez en vous fondant sur « la stricte réalité historique ». Qu’est-ce donc que cela?

    Ensuite remettre le nazisme d’Heidegger du côté de la stupidité, de l’erreur, consiste à méconnaître l’archi-nazisme d’Heidegger, c’est-à-dire le fait que s’il a été nazi d’une façon spécifique, sa pensée en est empreinte.

    La meilleure défense contre ceux qui rêvent de sortir Heidegger de la philosophie pour le placer seulement du côté de la pensée nazie, ne me semble par être d’inverser la proposition et d’en faire un quasi-résistant, mais plutôt d’analyser et de déconstruire les strates de cet archi-nazisme.

    Enfin j’avoue que le titre de la seconde partie de l’article « Penser Auschwitz avec Heidegger » est du plus mauvais goût. On peut choisir meilleure compagnie, je vous l’assure, pour penser la Shoah que de s’appuyer sur une personne qui a été membre du NS. Par ailleurs cet article à prétention universitaire est truffé de contre-sens historique et marque une véritable ignorance des différentes catégories de camps. On y mélange les camps de concentration, les camps de concentration et d’extermination, les centres d’extermination, les centres d’euthanasie. Bref c’est n’importe quoi. J’ai parcouru quelques autres articles du site, et j’ai compris que certaines des contributions consistaient purement et simplement à réhabiliter le nazisme (http://www.paris4philo.org/article-10744179.html). Donc j’arrête là.

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