11 avr

La négocation des possibles

Chacun de nous négocie.

Nous ne parvenons pas toujours à réaliser ce que nous désirons, alors nous négocions avec ces échecs en nous disant: – tout cela a un sens. – finalement je tirerais beaucoup plus de l’échec que de la réussite. – qu’elle parte de toute façon cela n’aurait pas continué encore longtemps. – si elle n’était pas partie, cela aurait été moi. – l’important c’est d’esssayer. – j’ai fait ce que j’ai pu. – le monde n’est pas soumis à ma volonté. – tout le monde doit mourir. – il faut se faire une raison. – tout cela prendra un sens plus tard, quand j’aurais oublié, cela prendre un sens, cela aura une influence sur ma vie. – je vais continuer à vivre. – j’ai envie de pleurer. – si elle tente de revenir… – maintenant je me fais face. – où en suis-je? Il faut que je fasse le point. Quand il nous arrive un malheur nous avons l’étrange faculté de lui donner un sens, de le faire entrer dans notre mythologie personnelle. Parfois cette insertion déraille un peu parce qu’elle est absurde, mais en nous y tenant coûte que coûte, elle est finalement intégrée, parfois au prix de médicaments ou d’une psycho-thérapie. Avons-nous tant de difficulté à vivre dans l’hétérogène et l’insensé? Nous faisons comme si tout faisait sens, comme si nous pouvions rattraper tout par le sens: elle me quitte! très bien j’en tirerais quelque chose! Il y a dans cette économie du négociable une manière du pondérable, de peser tout et de faire en sorte que cette pesée soit tolérable. Face à cette sempiternelle négociation qui a produit une forme de récit qu’on appelle la tragédie (la condensation du sens d’un destin et l’intégration de l’insensé des passions, la tragédie comme lieu de rencontre du censé et de l’insensé, lieu du centaure Chiron par excellence), imaginons… Des personnages qui ne négocient pas et ceci sans aucun pathos, sans « oh » effaré qui ferait de leurs existences des monuments, pas même comme une résistance au destin, mais plutôt comme s’ils n’avaient pas intégrés le négociable, comme une immaturité qui dure, comme si leurs existences ne s’échangaient contre aucune autre même en pensée. Imaginons… La douleur d’une femme qui n’aura pas d’enfant, sans doute, même cela est incertain, même l’impossible est incertain. Elle ne se dira pas: je ferais donc une grande carrière! Je vais mettre toutes les billes de ce côté là! Elle sait que là aussi c’est trop tard, qu’elle n’a pas l’énergie et que ce n’est pas ce qu’elle veut. Elle voulait un enfant, sans doute depuis sa propre enfance. C’était la certitude de son horizon, mais voilà, les années ont passé. Faire le deuil d’un avenir qui n’aura pas lieu, un deuil qu’elle ne négociera pas. Le hors-corps d’une adolescente, ce décalage quand on se regarde dans le miroir et où en scrutant ce reflet on ne se trouve pas du fond du regard. En général ça passe, on se fait une raison. Mais pas elle, elle ne négocie pas, ce hors-corps, cette lisière imprécise de la peau, elle la maintiendra coûte que coûte non parce qu’elle lui accorde une valeur, non parce que morbidement elle est attirée par ce qui lu fait mal, mais simplement parce que c’est son corps. Ce que certains pourraient prendre pour une maladie, l’anorexie, c’est elle. Il y a dans les récits d’anorexiques repenties quelque chose de la négociation: elles se souviennent de ce temps maudit et magnifique où elles avaient ce corps étrange entre elle et elle, mais puisqu’il faut vivre elles l’ont abandonné et on sent comme une nostalgie étrange dans leur propros. Il leur a fallu vivre, soit! et elles valorisent cette guérison, mais qu’était donc ce corps qu’elles avaient et qu’aucun d’entre nous a l’idée? Elle, elle se tient dans son trouble, fut-ce à mort, fut-ce contre l’autorité sociale, coûte que coûte, elle se dépense et se consume. Un homme quitté par une femme, privé de son amour et de l’amour en général dans le silence de la séparation, dans le silence complet, aucune explication ne lui a été donné autre que la fin du sentiment amoureux. Il ne négociera pas face à cette séparation, négociation à laquelle nous sommes nous si habitués, il persistera dans le silence. Il respectera la décision de la femme et pensera que cette décision la concerne elle pas lui. Que lui il peut continuer même sans elle, s’il ne la dérange pas. C’est ce sentiment de révolte qui nous saisit l’espace d’un bref instant, souvenez-vous: elle (il) vous quitte, vous n’êtes pas d’accord. Pourquoi sa décision primerait-elle sur votre amour? Pourquoi le négatif prendrait le dessus sur le positif? Et puis vous abandonner la bataille parce qu’on ne peut pas aimer sans l’autre, pensez-vous. Lui il invente une nouvelle relation amoureuse à la mesure du chamngement qu’il a subi: ce sera sans son accord, dans une nouvelle distance des corps et des esprits. Il lui faut le courage de vivre cela intensément jusqu’au bout. Mais il n’a pas peur et il n’est pas malade non plus, simplement ces négociations secrètes que nous entâmons avec nous-mêmes dans la lâcheté du soliloque, il n’en veut pas, il n’en a pas même l’idée. Dans ces négociations il y a le désir d’une réparation existentielle comme si la vie, le mouvement (anima) de la vie pouvait être autre chose qu’une blessure sans plaie. Il y a aussi le refoulement, occultation, oblitération de ce qui forme l’intensité de la vie: mort, séparation, activités diverses, etc. Tout se passe comme si nous taisions dans le secret de l’intimité que nous entretenons notre vie durant avec nous-mêmes, le coeur de ce que nous vivons. L’art a pour objet de faire revenir le symptôme dans sa singularité, de ramener à la mémoire et à la sensibilité ce que nous ne cessons de taire.

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