Il y a des fragments de nos existences non-vécus. Ils sont rattachés à des personnes alors que ce sont des mondes, tout un ensemble de choses, de contexte, un tissu indémêlable, l’odeur indécise d’une époque. Il y eu Céline, Rachel, Ina, d’autres encore qui ont été non-vécues. Sans doute d’autres encore et encore que j’ai oublié, comme j’ai été oublié, pour qui j’ai été un non-vécu.
Je parle de prénoms, je devrais parler de bien d’autres choses, mais restons en aux identités. Ces femmes croisées, parfois commencées mais pas vécues, pas comme il aurait fallut, comme on aurait voulu. Quelque chose à été avorté. Sofie a été peut être le nom gardé pour le plus brutal car d’une certaine manière je savais que c’était elle, il y avait une évidence qui concernait le corps, la peau, la voix, le mots aussi, tous les mots qui m’avaient été adressés. Mais il y avait sa souffrance à elle, sans moi, cette souffrance qui était hors de ma portée. Ses lèvres teintées de charbon sur le lit d’hopital, ce fut à ce moment là que j’ai compris. Et cela a souvent été comme ça, la souffrance ou dans d’autres cas un autre moment de vie, une impossibilité à aimer, à s’abandonner, tout ça hors d’atteinte, comme si l’émotion qui existait entre elles et moi ne pouvait pas aller jusqu’à ce point, pas jusqu’au bout. Peut être ai-je plus cru à cette atteinte que ces femmes, peut-être étais-je simplement envahi par l’émotion et si j’ai quitté c’était le plus souvent pour reconnaître un état de fait.
Qu’est-ce donc aimer si ce n’est reconnaître ce non-vécu entre nous? C’est-à-dire accepter cette distance hors de notre atteinte? Cette distance hors même de notre désir, distance qui se dérobe face aux tentatives de maîtrise? Et aimer, comme je l’aime à présent, ce matin alors qu’elle dort encore, n’est-ce pas accepter ce non-vécu qui existe dans le vécu et que nous partageons parfois? Le non-vécu par exemple entre son sommeil et mon éveil, cette distance inframince du matin lorsque nos présences diffèrent et que je la sens respirer doucement puis se tourner et poser la main entre son visage et son oreiller? Aimer dans le vécu comme dans le non-vécu, dans les histoires menées comme dans les histoires à peine commencées, reconnaître le non-vécu dans le vécu et le vécu dans le non-vécu, reconnaître ce qui se meurt dans la vie et ce qui est vivant dans l’absence, pas même l’absence qui manque mais simplement ce qui n’a pas eu lieu entre deux personnes. Être ému, encore et encore, à chaque fois, de la distance infinie de nos corps, quand je suis très loin de toi et que je t’ai perdu, quand je suis au plus proche de toi et qu’en t’effleurant tu m’effleures, quand tes muscles résistent légèrement sous ta peau.
Et chaque matin être envahi par des silouhettes, des contours plus que des images, certaines odeurs, certaines caresses, et savoir que j’ai été aussi non-vécu par elles.