© 2006 Grégory

Une histoire d’images

Entre cette image prise le 23 août 1944 à 11h par l’aviation anglaise, période qui correspond aux convois des juifs hongrois, et ce schéma trouvé dans le journal Le Monde du 11 juin 2006, il y a une étrange ressemblance. Il ne s’agit pas de confondre ces deux images et, par voie de conséquence, de confondre les deux phénomènes s’y référant, mais simplement de souligner qu’elles ont un langage iconographique proche.

Dans Histoires du cinéma, Jean-Luc Godard montre combien les images sont littéralement hantées par les images des camps (avec toute l’évolution de leurs représentations, des images de la libération jusqu’à l’album d’Auschwitz). Ce ne sont pas des images singulières, elles reviennent.

Les photographies aériennes ont un sens bien particulier: vision panoptique et preuve que les Alliés savaient (ils savaient mais par l’intermédiaire des témoignages donnés par le gouvernement polonais en exil à Londres). En reprenant, consciemment, inconsciemment, peu importe, les effets sont là, l’iconographie concentrationnaire (les blocs, la vue de haut, la cartographie),et qui pourrait nier que Guantanamo est un camp? ces deux images reviennent l’une dans l’autre. Nous voyons bien dans Guantanamo l’image des camps revenir. Je dis bien l’image et non les camps en tant que phénomène, comme si l’image se libérait de son référent, de sa lumière d’origine, pour mener son existence propre dans nos imaginaires.

Manière de dire (à deux temps): « Nous savions. Nous savons. Nous avons laissé faire. Nous laissons faire. » Ou encore: une image-type qui raconte moins un référent qu’elle ne positionne forcément le regardeur. Ou encore: réservibilité des Etats-Unis et de l’Allemagne nazie (et il faudrait revoir Casablanca (1942) et tous ces films pendant la guerre où les Allemands parlent américain comme s’il s’agissait de leur langue maternelle, comme si la langue américaine était la langue par excellence, une langue neutre qui hantait déjà l’histoire allemande, comme si la guerre se faisait entre des gens parlant la même langue et pouvant donc se comprendre).

Il faudra parler d’images à présent et penser à la suite de Didi-Huberman leur pouvoir de revenance. Il y aurait l’histoire des phénomènes et l’histoire des images. La relation entre ces deux histoires n’est pas celle entretenue entre le représenté et la représentation. L’histoire des images a son propre rythme, son propre souffle, tournée parfois vers l’histoire des phénomènes mais dans une boucle de rétroaction avec celle-ci car les images influent sur les phénomènes et sont de plus en plus un élément moteur des décisions de pouvoir (par exemple en Irak).

Parfois une image défie cette revenance. Une image revient dans sa singularité et non dans son équivalence à d’autres images. C’est le cas d’une image très particulière de l’album d’Auschwitz où trois regards se croisent: celui d’une femme, d’un enfant et de sa mère. En suspend dans cette image, celui qui photographie, le reporter SS qui est le regard de l’objectif photographique par lequel nous voyons. Cette image, dont je parlerais une autre fois, me hante dans son absolue singularité, dans sa résistance à toute équivalence, à tout imaginaire autre que celui du croisement entre ces regards.

2 Comments

  1. Posted 12 juin 2006 at 6:27 | #

    Ils resteront à un endroit inconnu. Ils y resteront toujours pris dans une double impossibilité.

     »
    Le problème, c’est que la baie de Guantanamo est un endroit assez unique, d’un point de vue juridique. Le sol est cubain, il relève de la souveraineté de Cuba; mais les Etats-Unis ont le contrôle complet sur ce terrain. Ils peuvent donc arguer que la Convention de Genève ne s’y applique pas. Si vous déplacez les prisonniers, par exemple en Irak, il devient très difficile de ne pas appliquer la Convention de Genève.

    Mais la question va au-delà de Guantanamo Bay. Tout le monde sait que les Etats-Unis détiennent bien d’autres prisonniers comme Ramzi ben al-Shibh et Khaled Cheikh Mohammed, dans d’autres lieux secrets, quelque part dans le monde. Que faites-vous de ces individus ? Vous ne pouvez pas les juger, car ils ont été soumis à des traitements pour le moins cruels et inhumains [interdits par le droit international, ndlr]. C’est un autre dilemme pour les Etats-Unis : il ne peuvent les pousuivre, ils ne peuvent les relâcher (car ils sont dangereux), et s’ils les gardent en vie jusqu’à la fin de leurs jours, c’est clairement une violation du droit international.
    « 

  2. Posted 12 juin 2006 at 6:31 | #

    Il faudrait imaginer l’histoire de ces gens indépendamment de ce qu’ils ont fait, d’ailleurs la question de droit ne se pose visiblement pas (ou mal). Imaginez donc qu’ils restent là, sans pouvoir être libérés, sans pouvoir continuer à être prisonnier. Pensez à cela: ajouter à l’absurdité d’une existence un autre mode de l’absurdité juridique celle-ci, violente, de privation. Qui sait ce qu’être retenu ainsi veut dire? Comment une « démocratie » peut-elle s’extérioriser ainsi et être si peu concernée par la situation des autres. Pendant ce temps-là, le temps d’une catastrophe enfermant vivant des individus, les américains, pour ou contre la guerre peu importe, se représentent, dans les médias, sur les flux. Ils signalent leur présence entre fiction et non-fiction.

One Trackback

  1. [...] Voir ce qui ne peut être vu, histoire de ces autres images prises en 1944 au-dessus de Birkenau par l’aviation anglaise. Image qui dit que nous savions sans avoir rien fait, image que nous retrouvons sur d’autres images. D’ailleurs parmi les usages de Google, il y a ces nombreux sites qui tentent de montrer des parties secrètes de la carte, des zones cachées par ce que militaires, parce que réservées par les Etats. [...]

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