12 fév

60 ans

Je sais combien il est facile de critiquer les commémorations, mais le soixantenaire de la libération d’Auschwitz m’a laissé un goût étrange. Même s’il faut remarquer que pour le grand public cette commémoration massive fut une « découverte » de la singularité de la Shoah, en tout cas à une échelle nouvelle, certaines images restent. D’abord la une de l’Express affichée sur les kiosques, une photo du Sonderkommando (de cette série de 4 dont Didi-Huberman a parlé). De la fumée, des corps brûlés, l’arrivée massive des hongrois en été 1944. La semaine prochaine ce sera une autre photo, une autre Une. Et comment ne pas penser qu’introduire ainsi une image si précieuse et si fragile dans le flux médiatique de façon si violente, pas un mot, seulement l’image, ce n’est pas rabaisser l’événement au niveau du flux médiatique classique et le banaliser? Et c’est là le principal problème de cette commémoration qui est passée principalement par les médias (mais comment faire aujourd’hui autrement?) pour se rendre visible: par cette approche on touche bien sûr les gens, mais pour combien de temps et selon quelle pertinence? Il n’y a pas d’en-dehors des médias, et pourtant cette mémoire mériterait sans doute autre chose que ce que les médias peuvent proposer, un flux continuel où chaque chose s’enchaîne à l’autre en l’absence d’une causalité quelconque. De sorte qu’on peut encore s’interroger sur cette mémoire très socialisée, très médiatisée, très uniformisée (les mêmes images pour tout le monde, l’imagination des camps devenant un mot d’ordre) et sur cette autre mémoire, individuelle, responsable, silencieuse, quotidienne de celui qui chaque matin se lève et qui sait que cela a eu lieu, qui ne cesse de l’apprendre et de se le remémorer jour après jour.

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