12 juil

La voix de Revenances

1. Il y a comme un murmure entre eux. Avant. Avant que tout ai eu lieu. 2. Chaque pièce a été méticuleusement vidé. Les meubles ont été déplacés. 3. Un jour. 4. Il y a longtemps, il avait posé sa main sur son épaule, sans la regarder. 5. Elle sent cette main. 6. Elle se souvient. 7. Elle sent sa peau et sa main sur sa peau. 8. Dans chaque pièce qu’il parcourait, il y avait les mêmes objets. Mais leur place avait changé. Ils étaient légèrement décalés. 9. Dehors la nuit commence à tomber, les gens rentrent chez eux. Ils ont peurs. 10. Il a dit quelque chose, il l’a murmuré. Elle n’a pas compris ses paroles. 11. Elle lui demande : Quand nos yeux se touchent, fait-il jour ou fait-il nuit ? 12. Un autre jour, elle le voit dans la cuisine, elle le voit. Il ne dit rien et sourit. 13. Elle sait qu’il ne l’a jamais appelé au secours. 14. Elle ne savait pas ce qu’il avait. 15. Elle croise son regard, son regard et ses yeux. Ses yeux. 16. Elle doit continuer à raconter ce qui s’est passé et ce qu’elle a entendu, ce que les gens lui ont raconté. 17. Elle doit le dire coûte que coûte. 18. Ceci. 19. C’est comme si les choses étaient habitées par sa mémoire. 20. Il n’y a plus personne autour de lui et pourtant il est entouré. 21. Ils se sont croisés. 22. Il est dehors, la rue, il marche. Elle ne le reconnaît pas encore. 23. Et puis ils se sont croisés. 24. Dans chaque objet il trouvait une partie de sa vie passée. 25. Ils ne savent plus où ils vont. Elle sans lui et lui sans elle. 26. Elle pense qu’il fait chaud et qu’elle ne se souvient de rien. 27. A cet instant elle a senti comme une intrusion, d’elle en lui et de lui en elle. 28. Ils étaient gênés de cette profanation de leurs corps par le regard de l’autre. 29. Une distance qui brutalement s’effrite. 30. Le lieu de leur rencontre. 31. Peut-être se sont-ils reconnus, peu importe. Elle ne parle plus à cause de ce qui s’est passé après. 32. Elle ne fait plus la différence entre ce qui a eu lieu et ce qu’elle a vécu par la suite avec lui. 33. Ils rêvaient d’un baiser sur les yeux. Un baiser, un jour ou une nuit, qui emporte la vue et la voix. 34. Et puis le silence à nouveau. Un silence qui avait la densité d’un murmure. 35. Il ne comprenait pas le lien qui l’unissait à tous ces objets. 36. Une caresse, elle ne sait plus si cela fait bien ou mal. Une caresse. 37. La bouche se touche. 38. Se toucher toi. 39. Une bouche sans visage. 40. Ceci est mon corps. 41. Il y eu une dispute. 42. Un contact sans qu’aucun des deux ne soient touchés. 43. A perte de vue. 44. A portée de main. 45. Effleurer. 46. Frôler. 47. Serrer. 48. Frotter. 49. Caresser. 50. Enlacer. 51. Etreindre. 52. Lâcher. 53. Regarder. 54. Ecouter. 55. Eviter. 56. Porter. 57. Peser. 58. Sa vie avant leur mort. 59. Sa vie avant leur rencontre. 60. Elle parlera de la caresse. 61. Un toucher neutre et anonyme. 62. Ne pas être. Encore. 63. Sa caresse ne visait personne, perdue dans un rêve sans volonté. 64. La mort au bout des doigts. 65. Ton visage n’est pas un visage. 66. Leur serment commence par un parjure. 67. Elle ne jouait jamais sur les mots. 68. Tu ne m’a rien donné. 69. Elle imagine : des amants séparés à vie. 70. Une double sensation. 71. Leurs yeux ne se sont pas touchés. 72. Elle sentait son cœur. 73. Au cœur du contact. 74. Elle voit. 75. Dans les objets il cherchait une respiration, un espacement. 76. Une promesse. 77. Une promesse de se taire. 78. Elle dit que cela s’oubliera puisque c’était sans nom. 79. Toucher. 80. Ressentir. 81. Consentir. 82. D’où vient ce corps ? 83. A distance. 84. Il ne l’a pas encore touché. 85. Nous ne voyons rien. 86. Qui pourrait la toucher à présent ? 87. Oublier le premier baisé. 88. Toucher à distance. 89. Quand leurs yeux se croisaient intensément, infiniment, jusqu’à l’abîme. A présent la nuit. 90. Elle entend comme un murmure au loin. 91. L’appartement n’avait pas changé. Elle n’avait touché à rien, chaque chose était restée à sa place. 92. Tu as exigé de moi, tant et tant de choses, sans jamais rien me demander. 93. Elle reste là, un long moment, à demi-éveillée. 94. Je n’y arriverais pas. 95. Où est ton corps ? 96. Le silence dans lequel elle s’enfonce un peu plus chaque jour. 97. Très peu de souvenirs remontaient à sa mémoire, seulement des mots sans sensations passées. 98. Elle marche, elle est accompagnée par une présence étrangère dans cette pièce vide. 99. La nuit aucune vision, ton souffle, cette respiration emmurée qui s’éloigne. 100. Chaque respiration lui coûte, elle pense qu’il ne le saura jamais. Elle ne lui avait pas dit. 101. Elle pleure mais ce n’est pas triste. Sa présence était revenue en son absence. 102. Elle n’a plus peur de lui. 103. Au moment où elle croit oublier, à ce moment justement et à aucun autre, elle le sent plus présent encore qu’à n’importe quel moment. 104. Je crois entendre un bruit, non ce n’est rien, calme-toi, je suis là. 105. Elle ne racontera à personne sa mort, pas même à lui, ce sera à présent son secret. 106. Le silence s’évanoui. 107. Elle parle parce que personne ne la touche. 108. Elle est dans la rue. Elle suit quelqu’un que visiblement elle ne connaît pas. Elle se dit que c’est peut-être lui. 109. Ils diront d’eux : c’était l’époque où il y avait des riches et des pauvres, des forteresses à prendre, des degrés à gravir, le hasard était de la partie. 110. Mais qui ? Qui aime la vie ? 111. Vivre, cela ne s’apprend pas. 112. Ils sont, l’un et l’autre, entre la vie, entre la mort. 113. Elle regarde tous ces visages disparus. 114. Qui se souvient des époques passées ? Qui se souvient des vies passées ? Qui se souviendra de leurs vies ? 115. Elle ne se souvient pas de son nom. De son nom et des lieux, des lieux dans lesquels il avait cherché refuge. Et des gens, des gens qui habitaient à ses côtés. 116. Elle veille sur lui à présent. 117. Elle veille sur un songe. 118. Elle dit : Je veux vivre autrement. Non pas mieux, mais plus justement. 119. Mémoire. 120. Héritage. 121. Génération. 122. Elle mumure : Tu ne vois pas encore tous ceux qui t’entourent en ce lieu que tu ne connaîs pas. Morts ou pas encore nés, ils sont là, tout proche. 123. Ceux qui ne sont pas là. Ceux qui ne sont plus. Ceux qui ne sont pas encore. 124. Au-delà de la vie, comme ma vie, comme ta vie ou notre vie. Est-ce encore la vie ? 125. Elle devait à présent compter avec les esprits. 126. Une foule, un peuple entassé, je les sens autour de toi. Ne sens-tu pas leur souffle ? 127. Attendre cette apparition. 128. Le revenant ne saurait tarder. Il va venir. 129. J’entend une rumeur, un grondement, un fureur. 130. Je ne sais pas si c’est vivant ou si c’est mort, si c’est en elle ou en lui. Je ne le sais pas. 131. Elle ne voit pas son regard. 132. Ils se cachent dans les rues et derrière les fenêtres. Ils nous regardent sans que nous puissions les apercevoir. 133. D’abord le deuil. 134. Après la fin, toi. 135. Tu arrives vers moi. Silencieux et sans regard. 136. Entend-tu les vivants comme eux t’entendent dans leurs rêves ? 137. J’attend un jour, une nuit, quelques siècles. 138. Je n’ai plus d’excuse pour ne pas vivre ma vie. 139. Raconter ce qu’a été pour elle, sa disparition, l’absence de son corps. 140. Depuis l’avenir. 141. Depuis le passé. 142. Le temps est détraqué. 143. Un crime a lieu. On ne retrouve pas le corps. 144. Quelque chose, ici et maintenant, ne va pas. 145. Ce don sans dette, sans culpabilité. 146. Jusqu’à présent, nous n’avons fait que parler, parler, parler en vain. 147. Elle aimerait se tourner vers lui, encore une fois, sans qu’il puisse bouger. 148. Par effraction. 149. Elle a peur, elle est cette peur. 150. Elle parle du temps, du temps de notre monde, de notre époque et nulle autre. 151. Puissante et comme toujours inquiète, fragile, angoissée. 152. Nous n’avons fait qu’interpréter le monde. 153. Elle ne demandait aucune contre-partie. 154. Elle parle, sans attendre une réponse ni même un silence. 155. Le monde est usé. 156. Faute de temps, elle devait se taire, à nouveau. 157. Le deuil et la promesse. La promesse silencieuse faites à soi-même dans le recueillement. 158. Elle n’était pas préparée. 159. Chaque matin je me lève et je ne suis pas heureuse. 160. Si j’étais l’esprit de ton père, je pourrais te faire un récit et te parler sans discontinuer. 161. Elle n’a jamais su le nom de l’homme qui avait prononcé ces mots. 162. Tous leurs secrets. 163. Parlaient-ils la même langue ? Et qu’entendaient-ils quand ils se parlaient l’un à l’autre ? 164. Les mortels encore vivants enterrent des vivants déjà morts. 165. Arrête de me regarder, je ne te vois pas. 166. Tu habites mon corps. 167. Où sont nos enfants ? 168. Les miroirs ne voient plus rien. 169. Tu es là, dans mon attente. 170. L’attente et l’oubli. 171. Qui parle ? 172. Elle l’avait cru en tout. 173. Et maintenant tu m’as arraché quelque chose que je n’ai plus et tu n’as même pas. 174. Tenir cette main un peu froide jusqu’à l’endroit où elle le laissera seul. 175. Là, sans doute, était la faute. 176. Ta voix m’a été confié. Non ce qu’elle a dit. 177. Dans ces mots, tu as d’abord puisé le silence. 178. Il la regardait à la dérobée. 179. Il lui fallait entrer, lui aussi, dans l’oubli. 180. Pourquoi m’écoutez-vous ? Pourquoi, même lorsque vous parlez entre voux, écoutez-vous encore ? Pourquoi attirez-vous en moi cette parole qu’ensuite il me faut dire ? 181. Sans doute voulait-elle qu’il répétât ce qu’elle avait dit, seulement le répéter. 182. Quelque chose est arrivé et elle ne peut pas dire que ce soit vrai, ni le contraire. 183. Elle avait souvent eu l’impression qu’il parlait, mais qu’il ne parlait pas encore. Elle attendait donc la fin du silence. 184. Quand il comprit qu’elle n’essayait pas de lui dire comment les choses s’étaient passées. 185. Il ne faut pas revenir en arrière. 186. Cela s’est donc passé ici et tu étais avec moi. 187. Personne ici ne désire se lier à une histoire. 188. Je ferais tout ce que vous voudrez. 189. Je ne te demande pas de m’aider, je te demande d’être là et d’attendre, toi aussi. 190. Que doit-elle dire ? 191. Ils étaient sans histoire, sans lien avec le passé de tous, sans rapport même avec sa vie à elle, ni avec la vie de personne. 192. Fais en sorte que je puisse te parler. 193. Fais en sorte que je puisse te parler. 194. Fais en sorte que je puisse te parler. 195. Que manque-t-il à ce qu’elle dit ? 196. Je ne vous dirais pas tout, je ne vous dirais presque rien. 197. Elle ne peut entendre que ce qu’elle a déjà entendu. 198. Pourtant tout demeurait inchangé. 199. Nous sommes enfermés, nous ne sortirons plus d’ici. 200. Vous désirez tant que cela sortir de cette pièce ? 201. Vous ne pouvez pas sortir maintenant. 202. Seulement quand tu m’auras tout dit. 203. Quel est le lieu où tu n’es pas séparé de moi ? 204. Attendre, seulement attendre. 205. Vous savez tout déjà. 206. Pourquoi m’obligez vous à vous le dire ? 207. Je voudrais le savoir de vous et avec vous. 208. Y a-t-il une porte qu’il n’a pas remarquée ? Y a-t-il un mur lisse, là où s’ouvrent les deux fenêtres ? Y a-t-il toujours la même lumière, bien qu’il fasse nuit ? 209. Je sais à présent pourquoi je ne vous réponds pas. Vous ne m’interrogez pas. 210. Je ne puis entendre que ce que j’ai déjà entendu. 211. Je voudrais que tu m’aimes par seulement ce qui est insensible en toi. 212. Quand tu ne seras plus là. 213. Nous ne sommes pas seuls ici. 214. Nous sommes séparés, par tout ce que tu n’as pas voulu me dire de toi. 215. Elle se serre contre le mur, tournée vers lui. 216. Une histoire qui ne demande qu’un peu d’attention. Mais aussi de l’attente. 217. La même nuit passait. 218. Il ne sait rien d’elle. Elle accepte son ignorance. 219. Elle avait mis toute sa foi dans cette chose à laquelle elle ne croyait pas. 220. Vous ne le saurez jamais. Vous ne me ferez jamais parler. Jamais vous n’apprendrez pourquoi je suis ici avec vous et vous avec moi. 221. Il était là, elle ne le laisserait pas repartir. 222. Nous serons oubliés sans merveille, sans profondeur, sans éternité. 223. C’est de toi que je veux être oublié, de toi seul. 224. Je t’ai connu pour ne rien savoir de toi et pour tout perdre de moi en toi. 225. Elle lui parle, il ne l’entend pas, je l’entends en lui. 226. Tu me l’as demandé parce que c’était impossible. 227. Tu ne voulais pas vraiment savoir. 228. Tous ces regards de toi qui ne m’ont pas regardée. 229. Bonheur lui-même oublié. 230. Si nous étions vivants. 231. L’espace n’était plus à sa portée. Il tendait les mains vers les choses, mais il ne parvenait à les saisir. Il lui fallait parcourir une distance infinie. 232. Je ne voulais pas que tu sois attaché à mon souvenir. C’est pourquoi je ne me suis pas souvenue de moi. 233. Je ne m’adresse pas à toi, mais seulement à ce secret en toi dont tu es séparé. 234. Tu as le sentiment d’être ici secrétement. Pourtant, tu y es avec moi. 235. Je te verrais quand j’aurais arrêté de parler. 236. Si je ne t’oubliais pas, je ne te parlerais pas. 237. Il ne doit pas rester grand-chose de l’histoire à présent. 238. Elle se rappelle qu’il lui a parlé une grande partie de la nuit. 239. Quand tu me demandais si je souffrais, je sentais que plus tard, bien plus tard, je pourrais souffrir. 240. Non pas ici où elle est et ici où il est, mais entre eux. 241. Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler.

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