12 oct

L’art numérique se cherche une place (Le Monde)

Les amateurs d’art numérique vont être comblés. D’ici à la fin de l’année 2001, plus d’une centaine de manifestations vont être organisées partout en France autour des nouvelles formes de création artistique. Le parcours débute à Paris avec les Rendez-vous électroniques du Centre Georges-Pompidou pour se poursuivre avec le festival @rt Outsiders, les Rencontres des arts électroniques de Rennes ou encore le Festival de la jeune création numérique de Valenciennes. Autant d’événements au cours desquels auront lieu expositions, installations interactives, débats et rencontres avec les artistes. Le grand public pourra ainsi découvrir ou mieux appréhender ce territoire de l’art, parfois déroutant, où les œuvres sont réalisées et présentées avec la participation étroite et quasi fusionnelle des techno logies informatiques. Une bonne occasion également de prendre conscience que les arts numériques ne se limitent pas uniquement à des sites Internet ou à des CD-ROM.

Avec le foisonnement de ce type de rendez-vous, c’est tout un pan de la création artistique numérique qui se trouve aujourd’hui confronté à la problématique de son exposition. De plus en plus d’artistes choisissent ainsi de s’affranchir de la Toile et de l’écran de l’ordinateur pour exposer leurs travaux. Les galeries, les musées institutionnels, les espaces publics et même le corps humain deviennent ainsi des supports pour des œuvres vivantes, durables ou éphémères. Certes, le mouvement n’est pas nouveau. Dès les années 1970, l’art contemporain a vu apparaître des installations multimédias utilisant le son et la vidéo.

Mais, en intégrant les espaces physiques, une multitude de questions se posent aux artistes et aux responsables de musées. Comment faire pour présenter une œuvre qui nécessite l’emploi de caméras, d’écrans géants et d’outils informatiques ? Comment réussir à faire participer le public à ce type d’expériences artisti ques fondées sur l’interactivité ? Comment faire pour toucher le milieu des collectionneurs et des professionnels du marché de l’art ? Car si les festivals se multiplient, force est de constater que le public n’est pas toujours au rendez-vous et que l’art numérique manque d’une véritable presse critique qui aiderait à le populariser.

 » Le premier problème est avant tout technique, analyse ainsi Grégory Chatonsky, jeune artiste français, auteur de nombreuses fictions interactives. La plupart des galeries et musées ne sont pas équipés pour des installations techniquement lourdes. Et puis il faut savoir que, par nature, les installations qui requièrent de l’informatique sont instables et sujettes aux dysfonctionnements.  » A ces contingences techniques s’ajoutent des problèmes de financement. Une installation peut coûter plusieurs centaines de milliers de francs. Des sommes qui refroidissent nombre de galeries et de musées, d’autant plus que beaucoup d’œuvres numériques ne sont pas vendables, donc impossibles à rentabiliser.

Mais la logistique n’est pas seule en cause dans les difficultés de l’art numérique à rencontrer public et critiques. Il souffre également d’une mauvaise réputation liée à son caractère technologique.  » Face à une installation, le public est rapidement déstabilisé, perdu, précise Grégory Chatonsky. Il a du mal à faire l’effort nécessaire pour rentrer dans l’œuvre.  » La faute sans doute à des mises en scène pas toujours très convaincantes et à un manque de scénarisation. Pour sortir de cette spirale et accéder enfin à la reconnaissance qu’il mérite, l’art numérique doit donc emprunter de nouvelles voies.  » Nous sommes dans une période intéressante de profondes mutations, estime Pierre Bongiovanni, directeur du CICV Pierre-Schaeffer (Centre international de création vidéo). Les jeunes artistes ont envie de produire du récit avec les outils de leur époque. Et je crois que l’on va dépasser le stade du bluff de la modernité technologique pour arriver à une prise de conscience de la nécessité de raconter des histoires à l’heure du numérique.  »

Construire des scénarios pour le réel, trouver les lieux appropriés et inventer de nouvelles scénographies : tels sont les défis à relever par les artistes de l’interactivité s’ils veulent rencontrer un plus large public, et gagner leur respectabilité au sein de l’art contemporain.

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