© 2006 Grégory

Priva(tisa)tion

Les services se revendiquant du Web 2.0 (Google vidéo, Google map, YouTube, Flickr, Odeo, etc.) privatisent la mémoire individuelle à une échelle jusqu’alors inconnue. Quel est l’objectif de ces services captant les mémoires individuelles sous la forme de médias divers? Cette nouvelle mode, suivie par beaucoup, des artistes comme les autres (Jennifer et Kevin Mc Coy par exemple), consistant à placer ses médias sur de tels sites, est-elle véritablement réfléchie? Ou répond-t-elle simplement à un mot d’ordre impensé?

On peut s’interroger sur la réflexion esthétique en ce domaine car cette délégation de médias à des serveurs gérés par des entreprises privées n’est pas sans conséquence. Derrière les concepts d’interopérabilité (rendre les languages compatibles suppose toujours de produire un métalangage, de régler un différend au sens de Jean-François Lyotard), derrière la peur de l’incompréhension, de l’isolement (des médias non-partageable sous la forme de fil RSS pourraient bien se retrouver seuls sur le réseau et constituer la part imperceptible du réseau[1] il y a une délégation de mémoire.

Pourquoi toutes ces entreprises s’empressent-elles de capter nos médias? Pourquoi nous offrent-elles gratuitement de l’espace sur un serveur? Pourquoi ce déchaînement de la part des internautes à fournir des millions de médias à ces machines à mémoire? N’est-ce pas une manière de privatiser la mémoire individuelle, nos souvenirs et la constitution même de notre devenir historique? On voit bien que ce qui se joue là est d’un bien autre niveau qu’une simple démarche commerciale. Les revenus attendus pour cette privatisation sont à venirs, les investissements en infrastructure sont importants, car c’est l’ensemble des vivants que l’on veut ainsi privatiser. C’est le partage même de la mémoire c’est-à-dire de la frontière entre le vif et le mort, le passé et le futur qu’on rend par là même calculable.

En déléguant nos médias à ces entreprises, on ne fait pas que sauvegarder des données sur des serveurs, elles deviennent garantes de la survie de nos enregistrements et de la communication de ceux-ci [2] On permet à ces entreprises de structurer selon une certaine logique ces médias. On aura beau mettre les mots-clés qu’on veut, on devra mettre des mots-clés, les cases ne sont pas remplies d’avance mais elles existent, les règles du langage sont définies. Et en plaçant des mots-clés on sera automatiquement lié à d’autres mots-clés, à d’autres médias, à d’autres mémoires et ainsi de suite. Quand on envoit un lien à une connaissance, selon une logique de l’accès décrite par Rifkin, pour lui demander d’aller voir tel ou tel document sur un site partagé, on se soumet à une certaine logique qu’on ne peut pas configurer, qui est d’avance construite. Les modalités qui règlent le partage des mémoires ne font pas l’objet d’une discussion publique, politique si vous voulez, elles sont le fruit de réflexion dans des entreprises dont les objectifs sont économiques.

Ce phénomène n’est pas ici critiqué. Il entre dans la ligne directrice de notre temps: le brouillage de la frontière entre les domaines privé et publique. Le fait que des entreprises dont les finalités sont déterminées interviennent « naturellement » sur le champ de nos consciences individuelles et de leurs partages (j’insiste sur ce point) n’est pas un mal, car il faudrait alors se placer selon un point de vue extérieur capable de juger. Mais nous ne sommes pas hors du réseau, nous ne pouvons revendiquer aucune autorité, en écrivant ce texte et en citant ces services, nous participons à leur médiatisation comme nous profitons de leur célébrité, nous faisons encore et encore circuler le mot d’ordre. Il s’agit plutôt de comprendre, hors de tout jugement de valeur, ce qui advient de notre configuration esthétique quand une telle délégation de mémoire est en cours.

Notes:
  1. Analyser les travaux tentant de se rendre visible sur Internet, de se disséminer, de se sur-médiatiser, et ceux à l’inverse qui ont un devenir-imperceptible, qui se cachent et s’isolent.
  2. Et si un incident détruit des données, les internautes peuvent-ils attaquer ces entreprises? Quelle est leur responsabilité exacte si elles me font perdre la mémoire?

One Comment

  1. Posted 13 août 2006 at 3:09 | #

    compliqué effectivement. Quelle stratégie adoptée pour la pérénnité de notre mémoire : dois-je la gérer moi-même ou livrer l’archivage à des experts, à des sociétés dont c’est normalement le métier? Problème encore : n’est pas informaticien et expert en indexation et archivage qui veut. Il faut donc externaliser, sous-traiter, faire belle et bien appel à une entité externe. Mais après donc, plus loin, une fois le constat de cette externalisation à présent facilitée, parce que gratuite, parce qu’industrialisée et automatisée, ou donc cela nous mène-t-il? A mon avis, l’enjeu n’est pas vraiment la détention mais bien la re-diffusion : le fait que pour voir, revoir, partager quelque chose (une mémoire, un moment), je dois repasser par ce service d’archivage, j’en deviens donc dépendant. Et je mets ma mémoire entre les mains d’entités qui peuvent en faire ce qu’ils veulent. Il faudra surement envisager aussi des infrastructures d’archivage indépendante de ces grandes sociétés, mais en attendant, effectivement il est difficile de mettre en place des investissements équivalents à ces youtube, flickr et google. In faudra pourtant le faire, mais ce ne sera faut que sur des petites portions de mémoire, sur du choix, etc.

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  2. By Gregory Chatonsky » Propriété des traces mortes on 16 septembre 2008 at 12:07

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