© 2006 Grégory

Classification et identité

Si toute classification en art (comme ailleurs) est problématique parce que ses fondements sont souvent pas ou mal problématisés et qu’il y a toujours un risque à perdre les singularités au profit de concept, l’une d’entre elles doit particulièrement retenir notre attention. Elle consiste à valoriser par l’intermédiaire de résidences et d’expositions spécifiques le rôle des femmes. On aura beau reconnaître que l’art contemporain reste encore une activité fortement masculine, on restera circonspect devant cette façon de procéder.

Plusieurs difficultés surgissent:

1. La sous-valorisation des femmes dans l’art moderne et contemporain n’est-elle pas liée à la méthodologie employée qui ne retient que ce qui est voyant, apparent au regard des institutions et des marchés. On sait bien que le rôle des femmes a été fort important et que l’art a été un lieu d’émancipation privilégié. N’est-ce pas plutôt à cette façon orthodoxe de concevoir l’histoire de l’art qu’il faut s’attaquer? Ne faudrait-il pas relire entre les lignes l’histoire offficielle?

2. On laisse supposer que l’identité sexuelle est déterminante dans la production esthétique, c’est-à-dire que le sensible est configuré par la socialisation des sexes. On pourra se demander si justement certaines créations ne mettent pas en cause ce principe [1] Il faudrait dès lors reconnaître qu’il n’y a pas une relation assurée d’avance entre identité sexuelle et esthétique, et qu’ainsi cette relation est déterminée la plupart du temps par un choix.

3. D’une façon plus générale, l’identité en tant qu’elle est déterminée, visible, publique, politique doit-elle être un principe de classification d’une mise en contexte de l’art. Il y a quelque chose d’étrange à suggérer que la féminité en tant qu’elle se rattache à ce qui est biologiquement femme a une influence sur l’art et a influencer l’art en faisant une exposition. Assurément en voyant une pareille monstration, l’idée de féminité sera confirmée.

4. Remarquons encore que ce retour quelque peu réactif aux identités biologiques s’effectuent au moment même où les bio-technologies semblent déconstruire ces partitions. Et cette revendication de certaines femmes ne saurait être séparée d’autres revendications identitaires.

5. Ne faudrait-il pas mieux questionner la féminité et la masculanité sans les rattacher à des identités assurées d’elles-mêmes ( »je suis bien une femme », « je suis bien un homme », il y a là quelque chose qui semble d’avance incontestable)? C’est-à-dire à proposer des féminités d’homme et des masculanité de femmes. On peut encore penser à quelque indifférence. Par là on éviterait cette idée sous-jacente de l’identité réflexive: pour parler de X il faudrait être X, Y ne pouvant parler de X que de façon injuste en lui faisant un tort [2] Cette adéquation du discours se confondant à son identité a quelque chose de profondément contestable car il est fondé sur l’assurance en soi du principe d’identité, principe qui n’est pas sans rapport à la différence des sexes elle-même. Le refus que quelqu’un parle à sa place ( »Les hommes n’ont pas à parler pour les femmes ») a quelque chose là encore de profondément identitaire, identité comme toujours hantée par l’hétérogène, le conjurant. Parler à la place de… sans en avoir l’autorité, n’est-ce pas là une posture du simulacre bien plus intéressante que la posture de l’authenticité habituellement défendue?

6. Est-il possible de penser l’un sans l’autre ou faudrait-il penser indifférement non la différence des sexes, mais le différend des sexes comme deux identités dont la relation n’est pas déterminée identitairement. C’est dire là que l’identité sexuelle n’a pas sa genèse en elle-même mais dans l’hétérogène[3]

Il y aurait sans doute à imaginer là des résidences, lieux de production et de monstration, des expositions approchant les identités (sexuelles, territoriales, imaginaires) selon d’autres modalités, modalités sans doute moins lisible pour les décideurs politiques et économiques mais qui auraient comme intérêt de brouiller les cartes avant de pouvoir jouer.

Notes:
  1. On pense immédiatement à la question des machines célibataires comme dépassant la dialectique homme/femme en la jouant sur une autre scène.
  2. On pourrait détecter un discours de type juridique dans bien des cas.
  3. Il faudrait bien sûr déterminer plus précisément cet hétérogène.

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