© 2007 Grégory

Flußgeist, une fiction sans narration

Au regard du Pop art et des formes de création qui se sont inspirées, qui se sont liées et nourries des flux technico-médiatiques depuis le cubisme et les papiers collés, la situation actuelle ne constitue pas une révolution mais bien une radicalisation de tendances déjà anciennes. Car quelle est la singularité des flux contemporains et en particulier numériques? Que se passe-t-il lorsque nous « récupérons » un de ces flux de données?

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C’est à cette question que convie une série de travaux commencée en 2002 avec « posit.io-n » et « La révolution a eu lieu à New York » et qui continue aujourd’hui avec différentes procédures de récupération de données »We not », « Traces of a conspiracy », « Le peuple manque », etc. L’hypothèse est simple: plutôt que de se limiter à la simple visualisation de données (comme on parle de visualisation en science) comme c’est souvent le cas (Golan Levin et d’autres), il s’agit d’essayer en se nourrissant de ces flux d’élaborer une fiction sans narration, c’est-à-dire sans instance langagière venant fixer d’avance le régime des phrases (puisqu’avec qu’avec ces flux nous sommes dans les multiplicités que la narration ne saurait réduire par subsumation), ce qu’on nomme communément un narrateur (au fil de discussions avec plusieurs personnes cette notion de fiction sans narration m’a semblé bien plus perturbante que je ne l’avais imaginé, certains de mes interlocuteurs estimant qu’il y avait là une espèce de contradiction dans les termes).

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Tout se passe comme si nous nous mettions à l’écoute non des individus eux-mêmes (ce serait là un régime de croyance en une transparence des consciences) mais de leurs inscriptions, de leurs écritures. Écouter comme un ange distant et proche la voix intérieure des individus, poser la main sur une épaule insensible, soutenir sans pouvoir retenir (Les ailes du désir, 1986).

Le Pop art, et les pratiques qui le suivent (Closky, Manetas et d’autres) sont dans les flux par neutralisation affective: Warhol explique combien tout est formidable, combien les gens sont intéressants et les machines aussi. Duchamp par une neutralisation langagière: ajouter une signature factice à un objet qui ne l’est pas. Une nouvelle perspective s’ouvre à nous: du fait de la traductibilité généralisée des flux numériques et du fait que les industries cultutelles du web 2.0 se nourrissent de l’existence des individus en ne jouant plus le rôle que d’intermédiaire, du fait que ces industries anticipent jusqu’à l’ouverture de ces flux à d’autres applications (API), la neutralisation devient méta-langagière, c’est-à-dire qu’elle opère sur les structures mêmes du langage et non plus seulement sur ses opérations particulières. Il devient alors possible de capter ceux-ci en temps réel et de leur donner un nouvel agencement.

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Se mettre à l’écoute des flux c’est entendre l’écho lointain et proche des existences, de toutes ces existences qui s’inscrivent sur le réseau. Internet devra donc être considéré comme une machine existentielle au sens où il devient, peut-être pour une période limitée, le principal support de conservation des vies individuelles (blog, flickr, youtube, etc.). Le téléphone mobile sera une interface d’entrée et de sortie sur le réseau. Ce n’est pas dire là que les existences y sont intégralement inscrites, l’existence se dérobe par définition à l’inscription et ce qu’on inscrit c’est toujours un peu plus et un peu moins que ce qu’on vit. Mais on peut simplement remarquer qu’à la manière du flâneur du XIXème siècle, nous parcourons à présent le réseau sans autre intervention que la récupération, la transformation et la traduction des flux. Loin d’être un jeu simplement déconstructeur (et la déconstruction aura toujours portée un certain désir de fiction et ne saura être analysée comme l’auto-présentation du discours, il suffit de relire « La carte postale » pour le comprendre), il s’agit d’une opération de production et de fiction: une fiction sans savoir ce qui arrivera, ce qui s’affichera parce qu’il y à présent une différence majeure entre l’inscription (ce sont les singularités qui s’en chargent) et l’affichage (c’est l’interface, la fiction, l’agencement que nous proposons).

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La production artistique doit-elle être le simple mouvement d’une expression personnelle (parler en son nom n’est-ce pas risquer de voler la parole à d’autres?) ou dans le jeu formel d’un microcosme qui n’est plus que le résidu d’une période passée (les structures artistiques sont plus lentes à se modifier que la production)? Ne doit-elle pas simplement écouter le flux des individuations, l’incroyable mouvement de ces existences? Avions-nous auparavant accès, autre qu’en imagination, à chaque personne, à ce qui les relient, à ce qui les disjoint, à cet être-avec qui n’est pas la production d’une identité communautaire?

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5 Comments

  1. Posted 13 février 2007 at 3:48 | #

    Est-ce que tu connais Jacques-Henri Michot ? L’ABC de la barbarie ? Fiction sans narration, ou encore pour reprendre les termes de Jacques Rancière : fiction documentaire, où il s’agit dans la captation de flux de cette mis en jeu des existences sans tomber 1/ dans la fiction poétique de la ligne et de la mémoire (narrativité); 2/ de tomber dans la reprise psychologique des données ainsi émises. De même c’est le travail, je crois, qu’opère des auteures comme Emmanuelle Pireyre.

    Cette question de la saisie de flux aussi bien de données, que de flux individuels saisis au niveau de la trace (cela me ramène à mon travail des petits annonces entre autres [questionnement de l'existence individuelle à travers la réduction sémiotique du rapport offre demande a minima], mais déjà à data_history_X ), selon un principe de liaison, en fait est aucoeur de toute une recherche littéraire qui a débuté avec la fin des années 80.

    Mais ton projet en effet, tel qu’il se présente peut être passionnant et poser la question de l’instantané de la saisie de ces flux bio-graphiques (au sens de Derrida) et de leur agencement. Mais qu’est-ce qui travaille dans un tel réagencement ? Si la spécificité technique est intéressante, qu’est-ce qui va être en jeu comme processus de monstration de ces inscriptions individuelles ?

    Quand tu parles des Ailes du désir de W Wenders, tu le sais, l’Ange n’est pas là pour rien, sa position en hauteur [ lieu de carrefours des voix associé à une méta-narrativité qui tient à sa réflexivité], il a un rôle. Et c’est bien en ce sens queje te pose cette question.

    Par exemple dans mon travail [petites annonces] version papier et version performance [pas version web], en me faisant lieu de croisements et d’assemblage expansé des annonces, je tentais de mettre envidence en quel sens derrière la réduction formelle à une sémiotique donnée, ce qui se joue en fait, est toujours de l’ordre de potentialités affectives atrophiées selon un régime de signes et d’inscription publique.

  2. Posted 13 février 2007 at 7:50 | #

    Ce qui me semble intéressant en terme fictionnel est la traduction (au sens informatique du terme) d’une donnée en une autre donnée: traduire une image en mot, un mot en image, un mot en son, etc. Cette traductibilité liée à l’omniprésence du texte sur Internet (une image se trouve par « son »texte, impossibilité d’enlever le nom d’un fichier sur un ordinateur) fait de ce dernier un élément central.

    La traductibilité questionne le protocole et dans les exemples que tu me donnes, je crois qu’il y a parfois un côté illustratif (si, si je t’assure) même s’il ne s’y réduit pas. Lorsque je parle de traduction, je parle d’un programme, d’un opération algorithmique et non d’une possibilité technique de traduction mise en oeuvre dans les faits de façon intentionelle par un « auteur ». Ce n’est pas là simplement une différence technique, c’est une différence dans l’instance de le fiction elle-même: qui opère?

    Il va de soi que cette fiction narration est un problème ancien. Mais ce qui est en jeu dans les arts visuels est assez spécifique car il s’agit pour moi de concevoir les flux non comme du sémantique mais comme de l’image. Ce serait quoi une image des flux? Pour l’instant Reynald Drouhin avec ses mosaïques a apporté à ma connaissance la meilleure réponse.

    Ce qui est donc mis en jeu est la possibilité d’une fiction non prévue à l’avance qui donne à sentir l’atmosphère du réseau, ou encore: faire une vidéo sans fin et dont le temps de perception possible dépasse le temps de perception disponible (du regardeur).

    C’est en train de se faire avec les derniers projets et une nouvelle série bientôt disponible.

  3. Posted 15 février 2007 at 10:04 | #

    Etrange. Refus d’ »instance langagière » et à la fois utilisation de la notion d’ »agencement ».
    Et je pense aussi à ceci : « toute déterritorialisation est toujours suivi d’une re-territorialisation ». Il faut surtout dire que cette notion de « fiction sans narration » fait presque « violence », comme tu le dis, mais il est vrai à la fois que cette exploration qui est la tienne cherche bien à ouvrir sur un autre chose, en terme de concept. Cette réfutation de la question du langage est-elle vraiment fondée ? Je pense bien entendu aux histoires de « grammaires ».

  4. Posted 16 février 2007 at 12:54 | #

    Pour préciser mon propos. Il n’y a bien sûr aucun refus du langage comme tel puisque nous sommes dans le cadre de la fiction mais du langage placé sous une autorité, celle du narrateur.

    Jean-François Lyotard a développé une théorie fort intéressante dans « Le différend » (1983) en distinguant des phrases accueillant le différend (au sens d’un litige) et d’autres phrases voulant régler le différend par la mise en place d’une autorité supérieure.

    Mon présupposé c’est que la fiction classique est fondée sur une telle autorité qui est celle du narrateur. Le narrateur raconte quelque chose, le rapporte à un public. Il joue le rôle d’intermédiaire qui fixe les règles du langage, le début comme la fin du récit ainsi que l’identification. Le narrateur règle le litige entre le public et la fiction.

    Imaginons à présent une fiction dont la fin, dont le moment même de la fin n’est pas prévue à l’avance parce que le visiteur peut quitter quand il désire le fil de l’histoire. Sommes-nous encore dans une narration? Peut-on encore élaborer un langage autoritaire comme dans la fiction classique? Sans doute que « Sur terre » ne fixe pas le cadre de lisibilité de la fiction, et pourtant fiction il y a.

    Cette question n’est pas nouvelle, c’est celle des avant-gardes littéraires et aussi d’une grande part des tentatives fictionnelles dans le domaine des arts visuels.

  5. y
    Posted 18 février 2007 at 12:25 | #

    je voulais parler de celles -ci

2 Trackbacks

  1. By Todo et readymade / Gregory Chatonsky on 8 août 2007 at 4:12

    [...] Une fiction sans narration Flux, entre fiction et narration (version japonaise ici) Bookmarks: These icons link to social [...]

  2. [...] de tout cela, de ce monde-ci, mais montrer que le sens n’émerge que de cette relation, de cette lacune entre ce que nous voyons et ce qu’il y a à voir. Ce sera l’objet de [...]

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