Les technologies de saisie continuent à évoluer avec, comme je l’indiquais il y a quelques mois, l’arrivée de Photosynth de Microsoft promettant le mapping quasi-automatique des photographies sur des coordonnées 3D.

Je ne sais si cette promesse sera tenue, utilisant déjà des logiciels de mapping et sachant que le passage de la photographie à la 3D est encore malaisée, mais ce qui importe est d’une part que certains travaux artistiques des années 80-90 (de Michael Naimark à Jeffrey Shaw) avaient déjà tentés cette approche avec il est vrai des moyens moins importants, mais aussi que ce passage entre le numérique en tant que saisie et le numérique en tant que simulation est commun à Microsoft, Yahoo ou encore Google et constitue donc un axe majeur de la construction industrielle de l’esthétique contemporaine. Dans le logiciel Photosynth, dont le titre même joint le photographique au synthétique, on aperçoit parfaitement ce passage progressif entre les deux par les points colorés, ces points qui sont en même temps de la saisie photographique et de la capture numérique.
Réconcilier de la sorte la saisie et la simulation c’est tenter d’articuler deux mondes aux histoires et aux origines profondément hétérogènes (cf Edmond Couchot, Jean Louis Boissier et Lev Manovich). Cette rencontre provoquera des questions du même ordre que celles posées par l’apparition du cinéma comme découpe du temps (le débat indirect entre Henri Bergson et Jules Etienne Marey), comme discrétion artificiellement imposée à la continuité d’un flux temporel.
La simulation est du côté de l’idéalité platonicienne et pythagoricienne (un modèle 3D suppose une structure, cad une Forme Idéale) tandis que la saisie est du côté des physiologues ioniens (Thalès, Anaximandre, Anaximène). D’une certaine manière, la simulation est du côté de la perception à distance, par audition ou par vision, tandis que la saisie est du côté de la perception par contact (la pellicule photographique est un contact pas une vision). C’est la contemplation théorique et détachée de l’univers dans le loisir savant contre l’action manipulatrice effectuant la genèse de l’objet. Avec la simulation le réel est a priori, il est déjà constitué dans sa structure avant la prise d’information perceptive, alors que pour la saisie le monde prend forme au cours de l’opération de manipulation. Avec la simulation le devenir est négatif, il altère la structure, avec la saisie le devenir est positif, les objets se constituent.
À ceci près que ces questions ne concerneront plus seulement la temporalité mais intégrerons l’espace et on sait bien que la spatialité ne se thématise pas de la même manière. Le fait que la question de l’espace est restée en friche dans le projet inachevé de Sein und Zeit de Martin Heidegger ne doit pas seulement être compris comme la limite d’une philosophie particulière mais comme une difficulté majeure de la pensée occidentale à penser l’espace en dehors d’une volonté d’idéalisation contrôlante de type platonicien. Alors que d’autres cultures, et en particulier le zen japonais, tentent d’ouvrir l’espace à ses possibilités propres en permettant des lacunes (cf le fameux jardin de Royan Ji à Kyoto), des espacements, des manques, des vides, l’occident a pensé et construit l’espace en voulant le maîtriser de l’art des jardin de Versailles au développement industriel. On peut penser que si nous mesurons le temps, non seulement nous mesurons l’espace mais nous le modifions, nous le construisons matériellement.
Si l’esthétique est de plus en plus une construction spatiale, alors que le XXème siècle avait privilégié la temporalité par la domination du cinématographe et d’une salle « neutre », identique à elle-même, élaborée toujours selon le même modèle (entendez la même Forme Idéale), quels seront les concepts et les percepts pour réfléchir cette spatialité construite? Ne faudrait-il pas déconstruire la distinction même entre saisie et simulation?

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« Le fait que la question de l’espace est restée en friche dans le projet inachevé de Sein und Zeit de Martin Heidegger ne doit pas seulement être compris comme la limite d’une philosophie particulière mais comme une difficulté majeure de la pensée occidentale à penser l’espace en dehors d’une volonté d’idéalisation contrôlante de type platonicien. », pas si certain me semble t-il.
La philosophie a beaucoup traitée de l’espace et ce n’est pas le sujet direct d’Etre & Temps.
Il faut toutefois se reporter aux Recherches logiques I et II de Husserl mais aussi aux Ideen. Il y a là de quoi aborder le problème de l’espace y compris sous l’angle de l’eidétique et des ontologies régionales si importantes. Mais Il y aurait bien d’autres très belles pages…
Il faut lire ces ouvrages trop souvent négligés et pourtant si interssant et détailés.
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La question serait donc plutôt pourquoi l’art conteporain ne se met-il à lire enfin ces quelques textes fondamentaux de phenomenologie ?
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Je ne souhaiterais pas entrer dans une discussion trop spécialisée, moi qui ne suis pas spécialiste mais il me semble extrêmement difficile d’affirmer que la question de l’espace n’est pas problématique dans Sein und Zeit. C’est justement la limite de cet ouvrage, la partie objectivement inachevée, inachèvement auquel Heidegger ne va cesser de se confronter dans sa deuxième période. Le livre de Didier Franck est sur cela très convaincant. Se reporter aussi au livre de Christian Sommer pour la spatialité de la chute chez Luther et Aristote.
Entièrement d’accord sur Husserl, il y a là des choses à prendre. J’avoue que mes lectures husserliennes sont lointaines et je te remercie de signaler cette piste. Dans les Ideens la temporalité reste très structurante et on pourrait s’interroger sur cette priorité souvent donnée à la temporalité. Il faudrait là questionner la tradition si forte entre Husserl et Kant, question certes très spécialisée, mais dont sans doute le point focal réside dans le concept des diagrammes kantiens. On pourrait aussi s’interroger sur la question de la visée et de l’intentionnalité. À quelle partie te réfères-tu dans ces ouvrages (cela m’intéresse)?
On pourrait penser qu’il y a une tradition de la temporalité (Platon) qui utilise la spatialité à titre d’exemple, de métaphorisation, etc. Une autre tradition, plus souterraine courant de Lugrèce à Bergson en passant par Spinoza, etc. pense l’espace dans sa singularité car celui-ci n’est pas considéré comme un vide que la temporalité remplit. À développer bien sûr…
« La question serait donc plutôt pourquoi l’art conteporain ne se met-il à lire enfin ces quelques textes fondamentaux de phenomenologie ? » J’avoue mal comprendre cette idée: à quoi te réfères-tu quand tu parles d’art contemporain au singulier? Aux artistes? Aux commissaires? Aux institutions? Aux théoriciens de l’art? Il me semble plus difficile d’unifier les pratiques artistiques que le champ d’une pensée occidentale (je n’ai d’ailleurs même pas parlé de la philosophie en général dont le singulier aurait peu de sens). Il me semble toujours douteux d’invoquer une connaissance philosophique que les artistes se devraient d’acquérir pour effectuer leurs travaux. Les livres sont nombreux, la bibliothèque est de Babel, les lectures sont donc nécessairement fragmentaires, hasardeuses, elles ne servent qu’à rebondir, se singulariser, aller ailleurs et non constituer ce qui serait un savoir fondamental (fondation). Un artiste n’a pas à lire tel ou tel ouvrage, il n’a pas même à lire, il le peut s’il en a besoin bien sûr, il n’y a pas une connaissance unique entre art et philosophie, parfois des rencontres, et cette absence de communauté est sans doute liée au fait que ces deux disciplines n’ont pas les mêmes objectifs. Pour reprendre Deleuze et Guattari: d’un côté les concepts, de l’autre les percepts (même s’il y a bien sûr un peu des deux dans chacun).
ps: que deviens-tu?
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Pas tellement plus spécialiste que toi…nous avons eu l’occasion d’échanger sur ces sujets il y a quelques années…
Je fais une thèse sur Levinas actuellement et je suis repassé par Husserl dernièrement… Heidegger aussi bien sûr il est si important pour moi…je vais donner des références plus précises (les recherches et les Ideen) mais il faut que je regarde dans les textes pour cela.
Disons simplement que l’espace est essentiellement lié à la temporalité car les esquisses doivent êtres animés et retenus…Ce qui est intéressant, c’est que le même noème peut se présenter sous différents modes et que l’espace peut avoir de la valeur d’où les monuments que nous réalisons, les lieux auxquels nous tenons etc…L’espace géométrique est une traduction du phénomène mais il y là un appauvrissement très remarquable.
Bref c’est en effet assez spécialisé mais Husserl est un philosophe génial. La conscience intime du temps me semble là aussi capitale…il y a tant de choses à dire sur ces sujets difficiles…
Concernant l’art contemporain, il est vrai que je visais davantage les artistes mais mes propos ne conduiront sans doute sur ce point qu’à bien peu de choses, nous sommes là au cœur de certaines de mes opinions.
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Sans remettre en cause la génialité de Husserl (grand dieu comment oserais-je?) ne penses-tu pas que la structure temporelle reste chez lui prioritaire? En tout cas en reparcourant certains de ses textes ces derniers temps c’est le sentiment que j’ai eu. La question par exemple de la conscience, si importante, trouve dans la temporalité sa modalité fondamentale. La question que je me pose est une certaine difficulté pour penser l’espace dans sa singularité, non-articulée d’avance à une visée, c’est-à-dire pas simplement conçu comme une distance (à parcourir), un écartement (Gespannheit), un laps (Spanne).
Cela m’intéresserait que tu déployes ce coeur de tes opinions.
;-)
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je ne pense que l’on puisse dire « prioritaire » mais plutôt fondatrice. Sans visée, il n’y a tout simplement pas d’espace et pas d’espace sans conscience pour constituer.
Il n’y a plus de chose en soi à partir de Husserl et cela est demontré de façon magnifique.
Si l’on doit envisager : « La question que je me pose est une certaine difficulté pour penser l’espace dans sa singularité, non-articulée d’avance à une visée… » c’est à travers le concept d’horizon que l’on devrait y parvenir chez Husserl, enfin peut-être…
Quant à un espace sans distance, je crois que nous y sommes avec Husserl, avec Merleau-Ponty aussi de mémoire…ça demanderait à être regardé avec précision…
A très bientôt
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Sur Husserl, je pense plus fécond de s’orienter directement sur les cours de Renaud Barbaras qui ont été données à la Sorbonne en 1995 de mémoire. Une lecture patiente de cet ouvrage devrait donner une vision assez précise de la position de Husserl sur l’espace. Il faudrait sans doute lier cela aux médiations cartesienne pour traiter des relations intersubjectives si difficiles chez Husserl. (cf. Renaud Barbaras, Introduction à la philosophie de Husserl, ed: la transparence)
Je pense aussi qu’il serait assez interessant de lire le livre de Marlène Zarder qui décrit très bien la problématique du « Hors monde » à partir de Blanchot, Heidegger et Levinas. (cf. Marlène Zarder, l’être et le neutre, ed: verdier)
Disponible pour en parler de vive voix, si tu es à Paris…
Vincent
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Je suis actuellement en Amérique du nord mais dès que je repasse à Paris je te fais signe.
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