© 2006 Grégory

Une histoire incertaine

Plutôt que de jouer d’une interactivité contrôlée fonctionnant autour de dilemme simpliste ou de chemin multiple, essayer plutôt de faire trembler l’équilibre entre fiction et narration en produisant une histoire incertaine.

Incertaine: le lieu typologique d’énonciation est indéterminé, mal déterminé, surdéterminé. On ne raconte pas une histoire, on laisse des traces d’histoires possibles. On ne croit donc plus au pouvoir narratif, à l’autorité du narrateur, au métalangage. On n’abandonne pas pour autant l’imaginaire, mais on le laisse en formation dans un état métastable. On ne s’intéresse pas à l’interactivité comme système causaliste (le comportemental restant en ce domaine fondamentalement déterministe), on s’attaque à ce qui est raconté, c’est-à-dire à l’imaginaire lui-même. Non pas à qui énonce (le narrateur, le choeur, l’interprète, l’ordinateur, etc.) mais à ce qui est énoncé, un « qui » d’une toute autre nature car il n’a pas besoin d’identité, il ne se réduit pas à un échange anthropologique.

Incertaine: quelque chose est raconté mais on ne sait pas quoi, on est pas sûr de ce qui est dit et par qui c’est dit. Ainsi on ne pourra pas raconter à son tour ce qui nous a été raconté, on n’appartiendra pas à la longue chaîne de la transmission (derrière laquelle il y a parfois le fantasme de conserver l’origine avec tous les risques d’un désir forcément violent et meurtrier de retour à celle-ci). Pour raconter à son tour on devra rendre compte de cet inhumain sans narrateur, de cette histoire en l’absence de métalangage. Ce ne sera pas simplement une réinterprétation mais la sauvegarde du possible, c’est-à-dire d’autres histoires à venirs. Non la conservation du passé dans la transmission mais l’ouverture inanticipable, et pour cette raison obscène et monstrueuse, de l’avenir.

2 Comments

  1. Posted 13 avril 2006 at 10:19 | #

    Ce domaine de l’incertitude n’énonce t’il pas tout simplement ce fait occulté jusqu’ici que le récit n’est pas reçu comme le narrateur/auteur le voudrait. Il y a une impossibilité totale à parvenir à l’adéquation entre émission et réception et du coup, le récit, le roman, ne crée t’il pas que des trames, textures de récit et de mythes à partir desquels les lecteurs/récepteurs vont construire. L’interactif balbutiant que l’on rencontre actuellement dans l’art interactif, ne montre-t-il pas simplement ce fait de manière « mécanique » et souvent binaire (action/réaction), car il est bien vrai que dans l’art interactif on ne voit souvent que le mécanisme. Devant la multiplication des matières à récit (les ressources numériques), il n’est plus question que de consolidation de faisceaux d’histoire, avec leur incertitude définitive. Une certaine anticipation d’un futur de plus en plus « débridé » pousse à expérimenter déjà avec ce matériau narratif chaotique, mais une question en suspens reste encore et toujours la possibilité de la mémoire et du souvenir de ces faisceaux d’histoires, soudain consolidés, cohérents, « humains », incidents furtifs, mais à consolider d’une manière ou une autre.

  2. Posted 13 avril 2006 at 11:19 | #

    Entièrement d’accord sur le fait que cette incertitude est un phénomène qui préexiste au numérique. Toutefois, les spécificités d’inscription des supports actuels entraînent peut être une radicalisation de cette incertitude et de l’inadéquation entre destinataire et destinateur (ce que Lyotard aurait pu nommer un différend).

    Ce différend devient structurel et plus seulement intentionnel car c’était encore l’auteur qui jouait du différentiel avec les lecteurs. De sorte que si dans le récit classique, la fiction n’émergeait que grâce aux lacunes descriptives (cf Borges « Funes et la mémoire », l’impossibilité d’une description exhaustive, la question de la carte et du territoire, etc.) permettant aux lecteurs de trouver sa place dans ces espacements, dans la fiction actuelle il y a comme un décrochage de la fonction narrative et de l’énonciation. L’ « art numérique » dominant va souvent en sens inverse et tente de développer une esthétique rassurante et instrumentale.
    Encore 1000 fois d’accord avec la question de la mémoire de cette incertitude. Mais il va de soi que cette mémoire ne saurait se constituer comme auparavant telle une expérience sensible partagée (cf Rancière), elle ne saurait donc être au fondement de l’histoire au sens historique du terme, des archives, des monuments, des grands récits. Penser la possibilité d’une mémoire qui reste un flux en devenir.

    C’est peut être dans l’entrelacement du numérique avec l’espace (publique en particulier) que ces histoires possibles feront mémoire.

    Je revois ce montage à partir de films d’archives.org, le train qui défile, les personnes. Nous savons bien que cela a eu lieu. Peu importe l’indétermination de ce lieu.

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