« Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donnerà voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, orde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime accompagne tout ce qui se présente du dehors, comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se le pouls. Ou encore, en plus resreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour (…) Mon film à moi n’était guère plus qu’une ligne ou deux ou trois faisant par-ci par -là rencontre de quelques autres, faisant buisson ici, enlacement là, plus loin livrant bataille, [ou] se roulant en pelote (….). Image où dans un ruissellement, un étincellement, un fourmillement extrême, tout reste ambigu et, quoique criant, se dérobe à une définitive détermination (…) Arraché à son tempo dans l’orage des infimes vagues forcenées, ou dans l’enfer d’impulsions, pareillement soudaines, saccadées et démentes, on ne peut imaginer que cessera jamais l’inhumaine vitesse. »
(Henri Michaux, Dessiner l’écoulement du temps 1957, Oeuvres complètes, II, éd. R. Bellour et Y.Train, Paris, Gallimard, 2001, pp. 371-374)