Nos représentations visuelles existent sur l’écran. cette standardisation du support de représentation produit des effets particuliers sur la relation au médium. Car l’écran n’est pas simplement comme le cadre ou le médium d’une peinture, il ne vient pas supporter simplement l’image ou lui donner un support, il la reçoit sous une forme autre que visuelle, la traduit, l’amplifie et l’inscrit temporairement. Avec l’écran ce sont les modalités même de l’apparaître de l’image qui sont standardisées. C’est dire combien derrière le désir de rendre flexible l’écran (voir les recherches de Fujitsu en ce domaine) ou de sortir l’image de l’écran pour la projeter sans support (comme un hologramme), se cache un désir bien plus grand. Il n’en va seulement d’une innovation technique, mais d’une volonté de sortir la représentation du support, de changer cette relation. Jusqu’à présent cette relation est stricte, elle a une gravité. Nos écrans de téléphone portable, de télévision sont lourds, pesants. Quand nous les portons, leur pesanteur nous rappellent qu’ils ne sont pas une simple projection, mais une matière, un objet, quelque chose d’en soi qui s’utilise. La gravité de l’écran fait qu’il peut être pris dans la main, manié, manipulé, déclenché. la flexibilité à venir de sa matière ou sa projection spatiale, entraînera un nouveau rapport entre la représentation et le monde environnant. Quel sera le statut d’une image sans support autre que l’environnement lui-même (par exemple l’atmosphère, un pan de mur, etc.)? Comment verrons-nous cette image? Et il ne faut pas raisonner là selon le plan d’une naturalisation des représentations, comme si les images s’intégrant progressivement à notre environnement perdaient leur artificialité. Là n’est pas la question. La question consiste dans la manière dont jusqu’à présent les images se sont dédoublées selon des plans multiples, variés. Dédoublement de l’image en elle-même (elle a lieu et nous fait part de quelque chose qui a eu lieu, et qui n’a donc plus lieu à présent, l’apparaître de l’image même signale l’absence de son référent, l’image est par nature mélancolique, cf studium/punctum chez Barthes), mais dédoublement encore de l’image et de son support, par exemple un écran. Nous voyons une image mais nous sommes hantés par des écrans,à notre domicile, dans nos rues et dans nos poches, à la surface même de notre peau. Le simple fait de projeter à distance une image (comme le fait le cinéma ou la vidéo-projection) est déjà une autre forme de dédoublement de la représentation, et donc aussi une autre forme de récit. Car il se pourraît que ce soit dans les relations entre plusieurs dédoublements de la représentation que les conditions du récit soient rendues possibles. Il faudrait donc analyser ces transports de l’image, cette circulation dans le monde. Je viens d’apprendre que certains bus à San Francisco vont être munis de WIFI, les voyageurs pouvant alors se relier au réseau et voir ainsi une image de cet autre extérieur, autre par rapport à l’image du paysage défilant au travers des fenêtres, première forme du travelling cinématographique, que déjà nous oublions.
© 2005 Grégory