© 2006 Grégory

Légitimation

Si les démarches artistiques sont multiples et ne sauraient se résumer à un paradigme unifié, certaines d’entre elles relèvent pourtant d’une catégorie, celle de la légitimation. Il est étonnant de voir combien certains artistes sont complices d’une entreprise de légitimation de leurs propres travaux, cherchant à être le premier à avoir fait ceci ou cela, se présentant parfois même comme des précurseurs (surtout s’ils n’ont influencés personne)[1]

Il y a en cela de la duperie, la pesanteur du sérieux, l’égocentrisme d’un petit enfant cherchant à attirer l’attention sur lui, mais surtout une absence de point de vue critique.

ll faudrait relire les cv que les artistes écrivent sur eux-mêmes, voir les formules qu’on retrouve d’une personne à une autre, la manière dont les événements se datent, dont les espaces se signifient, etc. Même si personne n’est à l’abris d’une telle tentation de légitimation, le contexte culturel l’exigeant d’une certaine manière, dans de nombreux cas cette volonté de datation légitimante permet d’éviter d’autres types d’évaluation, en particulier esthétique. Etre le premier est suffisant pour estimer que son travail a une certaine valeur, et rend inutile tout jugement sur les travaux proprement dit. Cette valorisation autobiographique a deux causes principales:

  1. L’obsession de l’ego qu’on retrouve un peu partout (le domaine artistique n’échappe pas à cette règle, il l’accentue même puisqu’en ce domaine l’ego est particulièrement valorisé depuis le romantisme).
  2. Se régler sur la temporalité du développement technologique qui fonctionne par invention, première fois, innovation (même si comme l’a montré Simondon l’histoire des techniques et des convergences est beaucoup plus complexe et moins linéaire que ne le veut le sens commun).

Il y a donc dans cette attitude légitimante quelque chose d’un soubresaut moderniste. Moderniste et autoritaire: l’artiste serait autorisé à un méta-langage sur ses langages. Mais qu’est-ce que parler de soi? Et d’écrire sa vie pour la présenter? Il y a ce désir d’une autorité ( »je fais autorité sur tel ou tel domaine ») alors même que la production artistique, je ne parle pas là de la médiation culturelle, devrait être à même selon moi de mettre en cause toute autorité et en premier lieu la sienne.

Notes:
  1. Cette tendance est particulièrement frappante dans le netart, du fait de sa nouveauté, de l’usage de technologies, avec toute l’idéologie moderniste sous-jacente qui va avec, et de la transduction du réseau qui permet d’antidater facilement les travaux, de créer des avatars, de se présenter comme le fondateur de ceci ou cela, bref de faire facilement du buzz. De plus, la situation spécifiquement française, qui fait que l’un des principaux financeurs de l’art contemporain, le ministère de la culture, n’a aucune personne compétente dans ce domaine, que l’incompétence est même érigée en règle, puisque l’art et les technologies seraient opposés, accentue encore cette tendance.

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