Il est toujours dangereux de s’attacher à des idées abstraites en esthétique, car alors on risque d’être surdéterminé par toute une histoire de la pensée et il est difficile, si ce n’est impossible, de déconstruire l’écheveau de cette surdétermination. C’est pourquoi il s’agit de s’interroger concrètement sur les oeuvres d’art et en particulier sur leurs lieux d’apparition. On sait, au moins depuis Duchamp, que le lieu d’apparition de l’oeuvre détermine pour une grande part son esthétique. En art il n’y a pas d’objet en soi et de relation sujet/objet pure mais un contexte d’autorité (le musée par exemple) qui structure une légitimation esthétique. Depuis Duchamp la problématique était de déconstruire cette autorité, de jouer sur l’oeuvre en contexte, in situ afin de questionner sa relation au lieu. Il y avait là un effort critique indispensable en même temps que le risque d’un formalisme et d’une auto-référentialité qui dans le champ social a créer « le milieu de l’art », étrange contexte autophage où les spectateurs sont aussi les acteurs de ce champ. Dans la création post-Duchamp on déconstruit au dedans de la galerie ou du musée. Il serait d’ailleurs possible de faire une histoire de l’art uniquement basé sur la géolocalisation concrète des oeuvres: où sont-elles? Comment leur lieu a évolué au cours du temps? Et quelle est la relation entre cette évolution et leur structure définitionnelle (car l’art a moins une définition qu’il ne défini une certaine relation à la définition elle-même, c’est-à-dire au Logos)? De l’Eglise, au palais en passant par l’appartement bourgeois, à la ville ou dans un lieu désertique et naturel, etc. Parallèlement à cette localisation/délocalisation/relocalisation de l’objet artistique d’autres histoires de l’espace se sont construites. Ainsi sur le plan social on a vu la relation espace public/espace privé évoluer pour faire que ce dernier domine le premier. Bref tout un jeu de déplacements s’est élaboré dont il faudrait tirer le schéma en se demandant toujours: où est l’oeuvre? A qui est-elle montrée et par qui? L’oeuvre n’est jamais au dehors d’un certain contexte communicationnel qui est radicalement performatif et produit des conditions esthétiques singulières. Dans ce contexte quelle est la place du netart? Nous ne pourrions répondre à cette question de façon complète mais plutôt de façon programmatique élaborer le projet d’un travail à venir. Car on comprend bien qu’il y a une césure, dont il faudrait analyser précisément la généalogie, entre le fait de critiquer/déconstruire/déplacer le lieu de l’oeuvre, comme dans l’art contemporain, et le fait de l’amener dans le domicile même des spectateurs sans que cet acte d’amener soit conditionné par une appropriation monétaire (l’achat de l’oeuvre). Si on pense que la relation entre l’espace public et privé définie, au moins depuis l’agora athénien, les conditions politiques du vivre ensemble, alors le fait pour une oeuvre de rentrer ainsi par effraction chez soi constitue sans doute une modification radicale du champ esthétique. On aurait bien tort à la manière de Stiegler de penser que l’espace privé partagé (au sens où une même oeuvre est vue par plusieurs foyers) est une synchronisation des consciences (car il est difficile de soutenir que quand je vois une image sa temporalité s’impose à la temporalité de ma conscience et que cette imposition est identique chez tous, revenir à Simondon et à sa normalisation du « Nous »). Il faudrait plutôt voir comment l’oeuvre en faisant effraction devient l’étranger qui hante la demeure. Ou en d’autres termes: quand l’oeuvre, avec le réseau cybernétique, est disponible chez soi, c’est non seulement la fin d’une transcendance de l’art (autorités de l’église ou du musée), mais ce n’est pas non plus une immanence (l’oeuvre n’est pas chez moi) c’est une délocalisation de l’espace lui-même. L’espace de mémorisation et l’espace esthétique, l’espace où est inscrit l’oeuvre et l’espace où il apparaît sont géographiquement distant (le serveur/la maison). La délocalisation du netart est peut-être plus radicale que toutes les délocalisations passées. Il ne s’agit plus seulement d’un changement de lieu, de territoire mais du sens même de ce que localité veut dire. Qu’est-ce que le chez moi lorsqu’un travail artistique est à portée de souris? Le fait de parler de la générosité de l’apparaître sur Internet n’est pas simplement un lieu commun, car il y a bien une incroyable générosité à mettre à disposition son travail sur le réseau. Il n’est plus validé car il existe à côté de toute autre chose, de sites publicitaires, commerciaux, personnels, etc. Il n’a plus cette autorité du musée ou de la galerie qui valident l’esthétique. Au milieu du monde cybernétique il est seul et dans cette solitude, dans ce dénuement il s’offre à notre passibilité.Il faut savoir reconnaître le bénéfice de la fragilité du netart. Beaucoup sont déçus car ils n’y retrouvent pas les structures de légitimation classique qui structuraient, inconsciemment, leur système perceptif. Mais c’est en questionnant cette déception et cette fragilité que le régime de l’auto-affection esthétique, qui use du projet artistique comme d’un point de départ, peut modifier sa réflexivité.
