Je viens tout juste de finir la lecture du livre de Christian Sommer « Heidegger, Aristote, Luther« . Le mérite principal de cet ouvrage est de détruire l’auréole auratique planant encore au-dessus de ce philosophe en ramenant sa pensée dans un cadre aristotélicien et néo-testamentaire. C’est aussi de placer la question éthique au centre du premier Heidegger et de pouvoir faire une critique interne de ce qui constitua ensuite la politique heideggerienne. Critique qui me semble bien plus efficace et cruelle que celle, souvent délirante, de Faye.
Se trame en arrière-plan de ce livre un autre projet encore en devenir sur les questions de la mutabilité et de la « bête philosophique ». Ce n’est là encore qu’à l’état de germes, il fallait en passer par Heidegger sans doute, mais il y a cet étrange effet d’amitié (anonyme) qui me lie à cette pensée et de cette autre amitié (singulière) que j’entretiens avec l’auteur. Les deux amitiés ne sont pas identiques bien sûr.
Etrange effet d’amitié lorsqu’aux pages 202 et 203, je lis une analyse du phénomène même de la lecture d’un livre donné (Sein und Zeit) comme autoperformative et des conditions de la lecture comme telle entre lire et écouter puisqu’il « sagit de ma propre voix recueillant la voix étrangère de Heidegger » ou encore Heidegger écrivant: « je signale seulement qu’il serait peut-être opportun si les philosophes se décidaient à réfléchir sur ce que signifie en général le fait de s’adresser à autrui par la parole » (GA 18, 169-170). En étant moi-même témoin et auditeur d’un discours qui s’adresse à moi, je suis hanté par ma propre voix hantée elle-même par une autre voix, celle de l’auteur. Cette dernière mettra en scène cette hantise, par exemple en faisant appel à la conscience du lecteur aliéné en redoublant la circulation du discours.
« La lecture est un mode de parole dialoguée: l’écoute. »
Etrange effet d’amitié, puisqu’au même moment je reprend un travail datant de quelques années, My Voice, en le renommant Lecture pour une exposition à Montréal sur les relations entre théâtralité et art contemporain. Et je suis bien forcé, ami, de voir un lien entre cette expérimentation esthétique et cette analyse conceptuelle.
Le dispositif de départ est simple: il s’agit d’un texte généré dont la visibilité se déclenche par l’intermédiaire d’un microphone avec lequel le regardeur peut à sa guise interagir. Parlant dans le micro, il laisse apparaître le texte le menant ainsi au paradoxe même du caractère autoperformatif de la lecture: lira-t-il le texte en train d’apparaître grâce à sa propre lecture (anticipation et prétérition du texte) ou dira-t-il tout autre chose rendant ainsi impossible sa lecture et la compréhension du texte écrit? Cette double impossibilité de la juxtaposition entre la lecture, l’écoute et la compréhension me semble être au coeur même de l’écriture telle que Christian l’a décrit (lui-même rapportant un discours qui lui-même…).