15 déc

La fin des blogs

Bientôt, il n’y aura plus de blogs. J’aime ce retard et cette anticipation.
Et cette fin marquera une époque passée où des individus distants ont eu ce désir, cette envie d’inscrire tout, n’importe quoi dans cet espace public accessible du domicile privé. Ce sera tout ce désir dont nous nous souviendrons. Ce désir qui fut passager je vous l’assure. Il restera des traces éparses, des textes par millions sur le réseau, des dates et des photos. Bientôt ce sera le portable, ce sera autre chose, toujours autre chose puisque nous continuons la fuite des pouvoirs, l’écoulement du flux.
Il y a myspace, le blog n’est qu’une sous-fonction intégrée. On se met en contact parce qu’on se connaît au dehors ou simplement parce qu’on a flâné sur le réseau. On fait parti d’une liste, ça ne donne pas grand chose si ce n’est cette liste: auto-présentation du social. Que devient la sociologie quand les relations sont déjà modélisées? Cela me fait penser au social comme scène théâtrale, mise en scène, modèle déjà approché par la sociologie américaine des années 70. Que devient la connaissance, la constitution de ce corpus devant une telle ligne de fuite, devant ces lignes de fuite qui ne cesse de passer de l’une à l’autre, de changer? Il y aura bien sur la réaction, elle a déjà lieu, le retour à un discours de vérité, sérieux et tangible, appel à une matière.

17 Comments

  1. 1 16 décembre 2006 at 10:41
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    Entre-temps, le blog aura changé le journalisme comme le Wiki a changé le travail encyclopédique. J’imagine aussi que le désir de tout dire et tout raconter va enjamber un autre espace (myspace, second-life ou le portable effectivement). Tu as l’air de considérer « la fuite des pouvoirs » et la ligne de fuite de ce corpus de connaissances comme une liberté conditionnelle qu’une autorité presque parternelle viendrait tôt ou tard reprendre (« le retour à un discours de vérité, sérieux et tangible »). Est ce que le flux est cette redistribution temporaire des cartes ?

  2. 2 16 décembre 2006 at 4:59
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    Voyons les événements de ces dernières années du point de vue d’une économie de l’information où la question serait de produire à bas prix cette denrée:

    Numérisation du contenu existant pour en faire de l’information (bibliothèque google, msn, etc.)
    Délégation de la production de l’information aux consommateurs de l’information (lire le blog qu’on est en train d’écrire).

    Je ne pense pas qu’il y ait eu un vent de liberté sur le réseau. Je suis très critique par rapport aux utopies de l’art libre, de la libre circulation, tous ces appels à la liberté… La reprise en main n’a jamais cessé. Bien sûr il y a une petite redistribution et dans celle-ci un petit trouble, le changement de certaines autorités mais les structures changent-elles fondamentalement? Et ce que veut dire écrire? Je n’en suis pas sûr.

    Dans beaucoup de blogs il s’agit de relayer une information déjà existante. Tu sais comme chez Foucault: intériorisation de l’autorité dans les sociétés de contrôle. Le fait que ces dernières se soient attaquées à l’écriture par les blogs où chacun devient rédacteur n’est peut être pas le fait du hasard.

  3. 3
    Irena Andreeva
    24 décembre 2006 at 12:52
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    Pourquoi la « Fin des blogs »? Que-ce qui vous fait penser que cette époque où les individus ont envie de publier tout et n’importe quoi sur un espace « personnel », sera révolu? Il est vrai que de nouveaux blogs naissent et disparaissent tous les jours. Mais pour une partie des internautes le blog est un outil et un moyen convenable de communiquer leur(s) histoire(s). Tout d’abord parce que la création d’un blog ne nécessite pas des compétences informatiques, et puis parce qu’il est ouvert à tout le monde, ainsi qu’aux commentaires. En plus de tout ça s’ajoute l’envie des internautes d’avoir un espace à eux (l’illusion de quelque chose qui soit personnel).
    Je crois que le blog disparaîtra si un substitut le remplace. Celui-ci aura, bien sûr plus d’options à proposer à l’internaute.
    Je suis tout de même d’accord que le besoin et le désir du retour à un discours plus sérieux sont déjà présents. Mais tout comme les blogs, ils seront temporaires.

  4. 4 24 décembre 2006 at 4:05
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    Une étude américaine, que je n’arrive plus à retrouver d’ailleurs (saperlipopette!) s’est dernièrement intéressée aux anciens blogueurs. Cette étude montre que de plus en plus de blogeurs arrêtent de rédiger leur blog et que ce nombre est devenu plus grand que celui des nouveaux blogeurs. Si donc les choses évoluent de cette façon, il y aura surtout des ex-blogeurs.

    De plus, la facilité d’utilisation des blogs a un résultat ambivalent car si c’est simple à faire c’est aussi simple à arrêter, l’investissement n’étant pas si important.

    De plus, si c’est accessible à tout le monde alors l’audience se divise jusqu’à ne plus être que le seul rédacteur du blog. Cet éparpillement de l’audience entraîne une confusion entre le rôle du lecteur et de l’auteur. L’espace du blog devient si personnel que plus personne ne le lit. Et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a vu apparaître des blogs professionnels qui exigent un gros investissement de temps pour attirer la « clientèle ».

    Enfin je ne suis pas sûr de cette idée de substitut. Vous semblez dire que le désir d’expression peut changer d’inscription, que ce qui s’inscrit et la tabula sont indépendants. L’époque des blogs aura, à mon sens, produit un certain mode d’écriture spécifique à ses moyens.

  5. 5
    Irena Andreeva
    25 décembre 2006 at 7:02
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    Oui, les blogs sont un phénomène temporaire. Mais ce que je voulais dire surtout, c’est que le desir de s’exprimer sur Internet ne s’éteindra pas aussi vite.

    Vous-même tenez un blog depuis un bout de temps. Pensez-vous qu’un jour vous arrêterez?

  6. 6 25 décembre 2006 at 10:22
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    Commencer un blog c’est savoir qu’un jour on s’arrêtera peut-être.
    Il y a de la finitude dans le blog.
    Il y a aussi ceux qui pensent que le blog c’est déjà trop tard, que commencer tout ça maintenant c’est un peu intempestif. Que la grande époque est derrière nous.

    Il y avait le projet de Boltanski au début de sa carrière, il souhaitait garder la mémoire de tous les événements de sa vie: « Garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de tout ce que nous avons dit et de ce qui a été dit autour de nous, voilà mon but ».
    Christian Boltanski, 1969

    Il y a un paradoxe de l’inscription du blog: quand il y a plus d’inscripteurs que de lecteurs, que devient ce désir de s’exprimer? Quand il n’y a plus de destinataire parce que l’offre d’écriture est trop importante, peut-on encore penser en terme de de visée vers un public fut-il limité?

    Bien sûr je suis en train de vous parler. Bien sûr vous me lisez, en tout cas je suppose. Mais le blog me semble relever d’une logique d’écriture paradoxale et ne pas correspondre à, disons-le, l’inscription dans la culture classique où l’acte même d’inscrire est déjà un choix, une sélection, un tri entre l’intégralité du passé et ce que nous sauvegarderons. Avec le blog rien ne se perd, tout le monde s’exprime et cette totalité vient disloquer la répartition entre destinataire et destinateur.

  7. 7
    Irena Andreeva
    26 décembre 2006 at 5:54
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    Je ne peux être que d’accord avec vous sur le paradoxe que le blog offre. Ce qui est encore plus intéressant c’est que le blog semble donner une autre impression, celle d’établir du contact avec celui qui nous lit. En réalité, les croisements qui s’effectuent sur un blog sont d’autant plus paradoxaux que l’idée d’inscrire le temps dans un journal intime. Par exemple, vous viendrez lire mon commentaire une fois que j’ai quitté votre blog. De la même façon, je retournerai lire votre réponse quelques heures après l’avoir postée. Je crois que ce fait vient s’ajouter à l’idée de la dislocation entre destinataire et destinateur. Par conséquent, peut-on considérer le blog comme un ensemble de traces d’interaction qui s’inscrit progressivement dans le temps?

    Il est vrai qu’on peut penser à l’oeuvre de Boltanski, car l’apparition des blogs et l’intérêt qu’on y porte,ont tous les deux suscité beaucoup de questions de l’ordre psychologique et sociologique concernant le désir d’archiver et de sauvegarder des moments de la vie et de les « exposer » sur Internet. Boltanski exprime ce même désir d’archiver, mais le problème de la sauvegarde s’impose vite.

    « Mais l’effort qui reste à accomplir est grand et combien se passera-t-il d’années, occupé à chercher, à étudier, à classer, avant que ma vie soit en sécurité, soigneusement rangée et étiquetée dans un lieu sûr, à l’abri du vol, de l’incendie et de la guerre atomique, d’où il soit possible de la sortir et la reconstituer à tout moment, et que, étant alors assuré de ne pas mourir, je puisse, enfin, me reposer. » (Christian Boltanski, texte paru dans l’édition originale de Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance, 1944-1950, livre d’artiste, 1969).

    Tout comme la fin d’un blog, on prévoit (peut-être) la perte d’une partie ou de toutes les données. Votre blog est assez riche en contenu. Je ne l’ai pas encore parcouru entièrement mais chaque note semble contenir des idées potentielles. Avez-vous prévu une autre manière de sauvegarde de ses « pensées » à part celle de les inscrire sur l’espace d’un blog?

    Pour terminer j’aimerais juste vous remercier pour vos réponses. Elles m’ont donné un point de vue pertinent sur la nature des blog auquel je n’avais pas vraiment pensé.
    :)

  8. 8 26 décembre 2006 at 10:11
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    Ce que vous dites sur le blog est très juste. Il y a effectivement un temps entre le moment de lecture et celui d’écriture, à la différence par exemple d’un chat qui relève d’une certaine forme d’oralité et de temps réel.
    C’est finalement ce que Jacques Derrida avait pensé sous le motif de la différance (De la grammatologiem Minuit): le langage est lié à une désynchronie, à une intempestivité, à une différance (au sens de ce qui est différé) entre la lecture et l’écriture.
    Le blog sand doute intensifie-t-il ces vieilles problématiques.
    Quant aux autres formes d’écritures, elles sont multiples, par exemple: http://incident.net/users/gregory/wordpress/categories/travaux/publications/

  9. 9 26 décembre 2006 at 10:12
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    Ce décalage est d’autant plus grand que nous ne sommes pas dans le même fuseau horaire. Vous, sans doute en France, quant à moi en Amérique du nord. Tout ceci me fait décidément penser à Derrida (La carte postale, 1981)

  10. 10 2 janvier 2007 at 11:21
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    Donc bientôt les « gens » vont cesser d’écrire et de s’exprimer comme ils l’ont toujours fait depuis lontemps? Alors c’est surement qu’une météorite sera tombée sur la planète terre? Quelque chose comme cette désintégration visible sur ton image de 2007?

  11. 11 2 janvier 2007 at 12:02
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    Il y aura sans doute d’autres façons de l’inscription, myspace, delicous, youtube, mobile, experience project, etc. Mais je me demande si les blogs, en tant qu’ils sont spécifiques, ne vont pas devenir le jeu d’une minorité (« nous »?) prête à investir ce temps déraisonnable de l’écriture.

    J’aimais l’idée de cette étude expliquant qu’il y avait aujourd’hui plus d’anciens blogueurs que de blogueurs. J’aimais penser que cette modalité d’inscription, qui n’est qu’une modalité, est déjà obsolète. Ce n’est qu’une idée laissée en suspens.

    Et puis tu sembles dire que depuis toujours les gens écrivent, inscrivent leurs existences, s’expriment. J’ai le sentiment que ce désir d’inscription, de mémorisation de soi est un phénomène finaleemnt assez récent lié à l’alphabétisation en occident. Il y a 3 siècles qui pouvait écrire? Il y a encore plein d’endroits de la planète sans mémoire individuelle, ou presque, où la rétention est encore le fait d’une minorité. Il faudrait dresser la carte de ces trous de mémoire…

  12. 12 2 janvier 2007 at 5:25
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    L’écriture c’est bien l’inscription, après peut-être n’est ce qu’une querelle de mot. Le blog est surement une forme/modalité d’inscription qui a sa naissance/vie et mort sur le réseau et tu as surement raison de poser que le temps qu’il requiert va aller s’amoindrissant (et donc que la spécificité du blog (qui vient de la rédaction) va disparaitre ou plutôt se fixer de manière plus confidentielle). Mais pour moi, le blog a toujours été cela : une inscription instantanée, et évidemment, plus les outils d’inscription (dans le temps et l’espace, sur tous les supports possibles et de multiples manières posibles) s’hybrident au corps, et plus l’inscription est justement instantanée et donc ne requiert pas trop de temps. Le blog est déjà dans cette boucle de lecture/eciture (l’invention du blog, c’est la note d’une url, la note d’une note), dans cette boucle stimuli/réponse du corps. L’instantanéité du blog a été les outils de blogging instantané sous forme d’extension firefox et autre formulaire web simplifiés.

    Après pour les trous de mémoire, c’est autre chose, c’est la meme chose, le vide et le plein, le plein qui définit le vide et inversement : l’inscription s’accélère parce que la disparition s’accélère (jl scheffer, du monde et du mouvement des images).

    Pour l’écriture encore, ou l’inscription, meme sans la forme « individuelle » donc tu parles : y a t’il une différence (d’effet, de répercussion à long terme, de consolidation) entre excès de mémoire individuelle et absence de mémoire individuelle?

  13. 13 2 janvier 2007 at 6:53
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    Je ne sais pas si le blog est un devenir-instantané de l’écriture. J’ai justement le sentiment, peut-être l’influence de Derrida, que l’écriture c’est du différer, c’est ce temps de décalage entre l’écriture et la lecture. J’ai toujours eu quelques difficultés à la notion d’instantanéité (sans jouer sur une simple question de vocabulaire puisque nous sommes d’accord sur l’essentiel), car elle laisse entendre le passage immédiat entre le monde dans la tête et le monde hors de la tête.

    Disons que la pratique du blog n’est pas immédiate pour moi, elle me prend un certain temps, je dirais même qu’elle organise pour une part mon temps, elle est une part du flux que je suis. Mon blog est quasiment toujours ouvert, je note presque tous les jours quelques choses, même si ce n’est qu’une idée passagère qui n’a d’autre intérêt que pour moi-même. Bien sûr que cela me prend du temps. C’est une partie de mon temps. Ce n’est pas une manière plus rapide de faire acte d’écriture car assurément avec le blog j’écrais des choses que je n’écrirais pas sans cela, que je garderais seulement en tête le temps de les perdre.

    La mémoire et l’oubli sont sans doute co-substanciels, leurs excès est leur fin, leur articulation est leur promesse. Toujours cette nouvelle de Borges, « Funes ou la mémoire » comme si les blogs rejouaient ce vieux fantasme d’une mémoire intégrale.

  14. 14 2 janvier 2007 at 10:00
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    « que je garderais en tete le temps de les perdre » : ce que je trouve dans l’écriture d’un blog, c’est cette possibilité de fixer/refixer, venir et revenir sur des idées pour mieux les ressasser car les contours n’en sont et n’en seront jamais clairs, des idées qui donc tournaient seulement dans la tête sans se refixer sur un support, et que la proximité de leur source d’évocation (un lien sur le web, comme lecture) rapproche de leur forme de fixation (l’écriture web), car l’outil et le support est le meme . Et justement, je m’aide de cette ecriture sur le réseau, qui part d’une autre lecture sur le réseau, pour revenir encore, relire et réécrire. Je pense aussi que chacun ne creuse qu’un seul et même sillon et qu’il y revient toujours et qu’il est toujours intéressant de parvenir à en définir les contours, meme si on n’y arrive jamais vraiment… ton blog est toujours ouvert, tu ne le ferme pas, il est une forme actuellement d’un questionnement qui s’épuisera probablement dans sa forme (le weblog, les notes sur le web) mais pas dans son fond (GC). Pour moi, on est pas du tout dans la meme ecriture que celle utilisant un crayon.

  15. 15
    Irena Andreeva
    3 janvier 2007 at 12:04
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    « Mon blog est quasiment toujours ouvert, je note presque tous les jours quelques choses, même si ce n’est qu’une idée passagère qui n’a d’autre intérêt que pour moi-même. Bien sûr que cela me prend du temps. C’est une partie de mon temps.  »
    cela me fait penser qu’effectivement, on pense plus à son blog dans le quotidien. Finalement, celui-ci prend une place plus ou moins considérable dans nos habitudes. On pense à quelque chose d’intéressant, on est inspiré et puis on pense tout de suite: « Tiens, il faut que je note ça dans mon blog ». Je crois que l’envie « d’écrire quelquechose sur le blog » est un peu plus fort que celle « d’écrire là et maintenant » comme dans le journal intime. Comme claude le berre l’a dit: « on est pas du tout dans la meme ecriture que celle utilisant un crayon.
    « .

  16. 16 3 janvier 2007 at 12:55
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    La différence des textes entre ce qui est écrit à la main et ce qui est écrit à la machine?

    Jacques Derrida: Ça, c’est la situation la plus courante, celle de la préparation des cours ou du courrier, enfin un certain type de courrier. Je dois préciser qu’au cours de ces dernières années, trouvant que j’écrivais trop à la machine et que je perdais quelque chose de l’écriture manuscrite, j’ai pris à plusieurs reprises des décisions de… on peut dire de rééducation. Je me rappelle d’ailleurs, il y a peut-être une dizaine d’années, avoir eu une très longue conversation, il faudrait dire discussion, avec Jean Genêt à ce sujet. Jean Genêt, à propos de machine à écrire, me disait que selon lui, il n’était pas possible de bien écrire à la machine. Je lui avais dit que tout en reconnaissant ce qu’il avançait là, tout en en reconnaissant la vérité, je pensais que devait se reconstituer avec la machine, dès lors que la machine n’était plus totalement étrangère, qu’on écrivait facilement et vite à la ma chine, que devait se reconstituer un autre corps en quelque sorte, non pas simplement un rapport abstrait, technique et machinique, mais un autre scénario, une autre continuité, un autre élan et que je ne prétendais pas que ce fût le même corps…

    Ce n’est pas le même corps?

    Jacques Derrida: Ce n’est pas le même corps, mais il y a du corps. Ce n’est pas simplement un rapport d’abstraction, ou un rapport qui viendrait totalement refroidir ce que l’écriture manuscrite garderait vivant, chaud et intact. Il avait d’abord résisté à cet argument puis ensuite, un peu plus tard, il avait pensé que je devais avoir raison, puis en suite une troisième fois, il m’a dit, non, finalement…Ça c’est un souvenir d’une conversation qui a duré toute une nuit auquel je tiens à chaque fois que…

    Donc le sujet n’est pas si minime que cela?

    Jacques Derrida: Non, c’est un sujet qui me préoccupe constamment. Je veux dire que je suis très attentif et très obsédé par ces problèmes de, on peut dire de technique, et de technique du corps en quelque sorte. Je suis comme tous ceux qui font mon métier, qui passent leur vie là-dedans. Auparavant, quand j’ai commencé à écrire, je veux dire à écrire en publiant, je n’écrivais pas à la machine. J’écrivais totalement à la main jusqu’au dernier manuscrit, jus qu’au dernier état du texte. Et puis, peu à peu, la machine a gagné de la place…

    in http://www.jacquesderrida.com.ar/frances/artificielle.htm

  17. 17 15 mars 2007 at 9:30
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