« Donc, it n’y aura plus de livres, le siècle prochain. C’est trop long de lire, quand le succès est de gagner du temps. On appellera livre un objet imprimé dont les medias, un film, un entretien journalistique, une émission télévisée, une cassette, auront diffusée d’abord le “message??? (la teneur en information) avec le nom et le titre, et avec la vente duquel l’éditeur (qui aura aussi produit le film, l’entretien, l’émission, etc.) obtiendra un supplément de bénéfice, parce que l’opinion sera qu’il faut l’ “avoir??? (donc l’acheter) sous peine de passer pour un imbécile, sous peine de rupture du lien social, ciel ! Le livre sera distribué en prime, il donnera un supplément de bénéfice financier pour l’éditeur, symbolique pour le lecteur. Ce livre-ci appartient avec d’autres à une fin de série. Malgré tous ses efforts pour rendre la pensée communicable, l’A. sait qu’il a échoué, que c’est trop volumineux, trop long, trop difficile. Les promoteurs se sont dérobés. A vrai dire, sa timidité l’a empêché de les “contacter???. Bien heureux qu’un éditeur, lui aussi (et par là même) condamné, ait accepté de publier ce tas de phrases. Les philosophes n’ont jamais eu de destinataires institués, ce n’est pas nouveau. La destination de la réflexion est, aussi un objet de réflexion. La fin de serie dure depuis longtemps, et la solitude. Il y a pourtant du nouveau. C’est le rapport au temps, on est tente d’écrire : l’ “usage du temps???, qui règne dans l’ “espace public??? aujourd’hui. On ne repousse pas la réflexion parce qu’elle est dangereuse ou dérangeante, mais simplement parce qu’elle fait perdre du temps, et ne “ert a rien???, ne sert pas à en gagner. Or le succes est d’en gagner. Un livre par exemple est un succés si le premier tirage est épuisé vite. Cette finalité est celle du genre économique. La philosophie a pu publier ses réflexions sous le couvert de beaucoup de genres (artistique, politique, théologique, scientifique, anthropologique), au prix certes de méprises et de torts graves, rnais enfin… -tandis que le calcul économique paraît fatal. Le différend ne porte pas sur le contenu de la réflexion. Il touche a sa présuppositionultime.La réflexion exige qu’on prenne garde a l’occurrence qu’on ne sache pas déjà ce qui arrive. Elle laisse ouverte la question : Arrive-t-il ? Elle essaie de maintenir (mot pénible) le maintenant. Dans le genre économique, la règle est que ce qui arrive ne peut arriver que s’il est déjà acquitté, donc arrivé. L’echange présuppose que la cession est annulée d’avance par une contre-cession, le tirage du livre annulé par sa vente. Et plus vite c’est fait, mieux c’est. En ecrivant ce livre, 1′A. a eu le sentiment de n’avoir pour destmataire que le Arrive-t-il . C’est à Iui que les phrases qui arrivent en appellent. Et, bien entendu, it ne saura jamais si les phrases sont arrivées a destination. Et it ne doit pas le savoir, par hypothese. I1 sait seulement que cette ignorance est 1′ultime résistance que 1′événement peut opposer à l’usage comptable du temps. »
(Jean-François Lyotard, Le Différend, pp.13-15)
