15 fév

La salle

Tentons un instant de redonner à la salle de cinéma son étrangeté inactuelle.

Imaginons un peu avant son apparition ou un peu après sa disparition. Regardons la de l’extérieur. Tâche difficile comme si nous étions toujours à l’intérieur, comme si elle était impossible de la penser extérieure à nous, comme si elle avait été à l’origine même de notre faculté de penser et d’imaginer.

Mais faisons cet effort. Regardons de biais. La salle de cinéma aura été le fantasme d’un espace obscur où le peuple regardait la lumière d’une machine. Imaginons cette étrangeté: nous étions ensembles en tentant de nous oublier les uns aux autres et nous aimions ce sentiment d’oubli, comme si pour nous retrouver face à des images il nous fallait oublier ceux qui nous entourait, oublier une certaine solidarité, la sédition de la perception, elle contre tous les autres.

Imaginons encore un instant ce lieu, vide, quelques chaises, identiques, absolument identiques les unes aux autres, l’écran vide lui aussi qui n’est qu’une surface de réception et le regard fixé non sur la source de la projection mais sur cette surface blanche et neutre. A présent imaginons toutes ces salles dans le monde, quasiment identiques les unes aux autres, l’incroyable puissance de cette machine idéologique. Imaginons-la pour nous forcer à imaginer sans elle, sans son aide.

6 Comments

  1. 1 16 février 2006 at 9:57
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    N’est ce pas le silence des autres, un silence bien palpable de leur présence, qui renforce encore plus mon inquiétude, ma frayeur, mon bonheur, mon plaisir, mon désir, mes rires, devant les images de l’écran ? C’est ce silence de leur présence qui amplifie mon expérience de l’image, là-bas, sur l’écran. Et ce n’est pas les autres qu’en premier j’oublie, c’est moi-même. Je suis ces images, je suis ce défilement d’image, dans cette temporalité imposée par l’écriture cinématographique. Enfin non pas « je suis mort », mais « je vis », et cette vie est indéniable, car elle est dans l’image, et elle peut être rejouée, 2 fois, 100 fois, 1000 fois.

    Et oui, comme me le montre Sugimoto, je n’ai au final, pendant cet instant de la projection, que regardé un rectangle de lumière, mais cette cristallisation sur la salle, aussi forte soit-elle, car les cinémas étaient bien des TEMPLES, n’est-elle pas illusoire? N’a t’elle pas seulement permis, par la création de cette simultanéité des consciences regardant un seul et même écran, à faire naitre une projection : la découverte de la dimension périssable de l’espèce humaine.

  2. 2 16 février 2006 at 2:47
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    “Le spectateur accepte le noir, le voile de nuit qui lui est imposé, l’effacement de son corps, l’immobilité presque mortuaire, la captivité du cachot, du tombeau, pour qui le corps qui renonce ou qui s’absente, corps qui s’abstrait sous le deuil, devienne ainsi le corps invisible, fantôme parmi les corps filmés, participant clandestin d’une autre histoire, invité discret d’une autre fête, amoureux d’un autre amour (…) C’est de lui-même que le spectateur est en deuil, pour retrouver et pour devenir cet Autre qu’il n’a jamais perdu.???

    (Alain Fleischer, Faire le noir)

  3. 3 16 février 2006 at 3:16
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    Pour en revenir au dispositif, la perte de ce(s) lieux(s), ou presque « religieusement » on va alors s’abstraire de soi-même, pour aller habiter les fantomes de l’écran, ou plutôt s’accaparer la vie de ces fantomes tout d’un coup amenés à la vie par notre projection : vais-je retrouver cette possiblité de projection en « visionnant » mon écran de télévision ou d’ordinateur? Est-ce encore tout mon corps que je parviens à faire disparaitre, ou seulement mes yeux, ma vision, que je laisse devenir machine, ce qui opère un vrai déplacement? Ces images visonnées, sont elles des images de fantomes ou de machines? Do Androids Dream of Electric Sheep?

  4. 4 16 février 2006 at 3:44
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    S’agit-il de retrouver cette religiosité de l’image dans les écrans contemporains? Peut-on d’un autre côté penser que ces images peuvent s’abstraire de la sacralisation historique des images?

    Ce qui importe là, je crois, est de voir combien la salle de cinéma est, pour reprendre une notion chère à Jean-Luc Nancy, une expérience d’une communauté sans communauté, c’est-à-dire que nous sommes ensembles nous oubliant et ce qui fait peut-être objet de partage est cet oubli même. Il y a donc avec la salle de cinéma une certaine relation entre le privé et le public, l’intime et le collectif caractéristique du XXème siècle. Aujourd’hui les sphères privée et publique sont bouleversées: la sphère intime du domicile est hantée par le réseau tandis que la rue est habitée par des écrans portables (c’est-à-dire qu’on peut oublier dans nos vêtements). Si la relation des deux sphères changent alors l’oubli que supposait l’esthétique des images, leur perception immersive ou non, évolue également.
    Les formes de cette évolution sont à penser, des catégories sont à inventer, à imaginer mais sans doute pas sous le motif d’une retrouvaille avec l’esthétique du siècle passé.
    En tout cas une image n’est jamais seule, elle est toujours dans un entre-deux entre moi et les autres, cet entre-deux pouvant être un partage ou l’oubli de cet partage. La question n’est pas d’essence « Qu’est-ce que je vois? » (qui suppose toujours un sujet stable et identifiable) mais « Qui voit? » question typologique par excellence.

  5. 5 16 février 2006 at 4:45
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    Il n’y a plus de religiosité des images, car justement les images sont devenues « nulles ». Ce sont des images-machines, comme il existe de mots-machines ou des sons-machines. Tu as raison de dire que ce qui importe est cette histoire de lien, de communauté « autour » de l’image. C’est pour cela que ce qu’il importe d’analyser, est non pas ces images du siècle pass », mais ce lien, ce dispositif qu’est la salle, pour voir comment cela se redéfinit actuellement. J’avoue ne pas très bien comprendre le « qui voit? ».

  6. 6 16 février 2006 at 6:44
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    Lev Manovich avait cette belle notion d’images-instruments pour parler des images utilisables sur écran. Effectivement l’être-ensemble (ce lieu devenu commun) est bouleversé. Comment le frémissement du peuple joue-t-il sur le réseau? QUel est le silence des autres sur un site Internet?
    Par la question « qui voit? » j’essaye de déplacer l’iconologie d’une question sur l’essence de l’image (qu’est-ce que je vois? Qu’est-ce que cette image représente?) à la question du dispositif qui rend visible (qui voit? qui regarde et dans quel contexte?). Une manière quantique de définir l’esthétique.

One Trackback

  1. [...] Alors que la question se pose de savoir ce qui va changer après la perte, déjà, de ces salles noires où les peuples se terraient pour se jouer la vie de fantomes flottants sur des écrans en projection, la technologie déjà dépasse ce questionnement du présent, et préfigure des usages où chacun pourra être projecteur. Ces individus ramenés à leur petits PDAs, des multiples lumières projetées vers le dehors, comme un inversé des étoiles projetant leur petites lumières vers nous. La terre qui tourne comme une toupie et à force de ce mouvement, notre champ qui devient tout blanc par l’effet de la vitesse sur les atomes d’images placardées sur l’envers d’une sphère dans laquelle nous sommes le centre, la région centrale. [...]

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