A partir d’un problème au premier abord anecdotique, être vu nu dans une salle de bains par un chat et avoir honte de la honte ressentie, Jacques Derrida déploie une réflexion sur l’ensemble de notre relation aux animots, comme il les nomme pour les distinguer du concept unificateur d’animal, et fait de cette relation l’un des symptômes majeurs du logocentrisme et une occasion pour redéfinir jusqu’au concept même d’autobiographie (la relation de l’anecdote à la confession et au témoignage): nommer l’animal au singulier serait un droit, de vie et de mort, que les êtres humains se seraient accordés du fait même de cette faculté de parole prétendument pure de toute animalité.
A travers cette réflexion, la méthodologie derridienne, bien que la notion de méthode ne soit pas adaptée non plus que le concept de cheminement ou de projet trop heideggerien, est clairement expliquée: il ne s’agit aucunement de critiquer les positions jusqu’alors prévalentes, critique qui supposerait la construction d’une contre-proposition (un simple échange de monnaie, on remplace une autorité par une autre), mais de faire trembler les distinctions élaborées par la tradition en en analysant, en en déconstruisant, les dénégations et les effets de style. Et à entendre la médiocrité des discours actuels s’attaquant, en bons critiques, à la déconstruction, on sourit avec légèreté.
« Au cours des deux derniers siècles, ces formes traditionnelles du traitement de l’animal ont été bouleversées, c’est trop évident, par les développements conjoints de savoirs zoologiques, éthologiques, biologiques et génétiques toujours inséparables de techniques d’inverstion dans leur objet, de transformation de leur objet même, et du milieu et du monde de leur objet, le vivant animal: par l’élevage et le dressage à une échelle démographique sans commune mesure avec le passé, par l’expérimentation génétique, par l’industrialisation de ce qu’on peut appeler la production alimentaire de la viande animal. »
(p. 45-46)
La lecture de cet ouvrage m’a enthousiasmé, comme souvent avec Derrida, car il se tient à une limite difficile à tenir (quoique « tenir » ne soit pas adapté, il faudrait plutôt dire « à déplacer » et c’est peut être là une différence majeure avec Deleuze, voir aussi la question toute proche du « virtuel »), celle du tremblement incessant des frontières, une manière de rester limitrophe de la pensée. Ce qui m’a d’autant plus réjoui est le relecture, certes rapide et placée en fin d’ouvrage, mais ô combien riche en promesses, des Concepts fondamentaux de la métaphysique. J’ai relu quelques notes que j’avais pris il y a près de 10 ans sur cet ouvrage et les points problématiques signalés par Derrida sont les mêmes, problématiques au sens où Heidegger se tient à une limite lui aussi, mais une autre limite, et accorde beaucoup plus aux animaux que ce que la tradition, jusqu’à Lacan même n’avait osé prononcer. (Derrida n’a malheureusement pas eu le temps de relier la question de l’animal dans les Concepts… à la question de l’ennui comme dispositif technique, incroyablement thématisé par Heidegger, mais on imagine ce que cela aurait pu donner). La question des animaux est bien celle de l’assurance, accordée à soi-même par l’être humain sans autre garantie que cette autoaffirmation, de l’accès au « en tant que tel », à la différence ontologique donc.
Cet ouvrage laisse ouvert de nombreuses questions et en particulier celle-ci, qui m’intéresse: la façon dont la cybernétique d’un point de vue théorique (les écrits) rejoue les stratégies de forclusion des animots, et dont paradoxalement la cybernétique d’un point de vue pratique (les ordinateurs) déjoue (dépiste pourrait-on dire) ces mêmes stratégies. Ainsi, d’un point de vue théorique Jacques Lacan a raison d’écrire que « si maintenant je me place en face de l’autre pour l’interroger, nul appareil cybernétique, si riche que vous puissez l’imaginer, ne peut faire une réaction de ce qui est la réponse (…) Si je presse sur un bouton électrique et que la lumière se fasse, il n’y a de réponse que pour mon désir. » ( Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole », Ecrits, p.299-300). Mais d’un autre point de vue il méconnaît dans la seconde proposition, d’une méconnaissance radicale qui dépasse le simple anachronisme d’une prise de connaissance de la situation actuelle, la relation que nous entretenons entre machine et désir (c’est d’ailleurs me semble-t-il avec les machines désirantes non-métaphoriques que Deleuze et Guattari ont été le plus loin dans la déstabilisation du langage lacanien). L’appareil cybernétique est certes théorique, mais le bouton électrique (qui n’est sans doute pas le meilleur exemple de dispositif cybernétique car on se saurait déterminer l’éclairage comme un feedback) ne l’est pas, c’est une technique qui comme telle rentre dans une relation au désir qui n’est pas une simple réaction mais une réponse (au sens où elle dépasse l’horizon même de notre attente). Lorsque Lacan parle de notre désir il semble être assuré que le désir est bien le notre en propre, que notre relation au désir est celui de la propriété au propriétaire, mais rien n’est moins sûr. Dans La peau douce François Truffaut réalise cette très belle et cette très étrange scène: c’est la nuit, un couple bourgeois va se coucher et éteint à tour de rôle tous les boutons électriques de la maison, enchaînant dans une danse parfaite et répétée ce geste. Il y a bien là du désir, non pas une métaphore de celui-ci, mais du désir dans notre oeil regardant cette scène de boutons électriques abaissés. Ce désir qui n’est plus seulement le nôtre.