15 fév

L’inassimilable

Il est difficile et sans doute absurde de vouloir définir l’expérience esthétique pour tenter d’en délimiter le contexte. Toutefois se suffire d’un simple refus de définition, le mot « art » devenant un mot vide pouvant accepter toutes expériences, n’est pas satisfaisant car du fait de sa surdétermination historique, en particulier romantique, ce mot garde un sens fort auprès du public. Il n’est pas neutre. Le caractère préscientifique de cette compréhension n’en enlève pas l’intérêt à titre de symptôme.

Peut-être faudrait-il alors tenter d’inscrire une frontière, une définition, une délimitation (qu’il faudra immédiatement surmonter, déconstruire, détruire) en disant qu’à une époque où les flux informationnels sont images, l’expérience artistique consiste en ce qui serait inassimilable par les médias. Toutefois il ne faut pas se tromper sur cet inassimilable et y voir un appel à un « art de la cruauté » un peu pompier et prétendument choquant, art qui a toute sa place dans les médias de masse en fait.

Sans doute faut-il analyser plusieurs formes d’inassimilable, d’assimilation et d’infiltration ou de détournement. Ce qui résiste peut résister de façon infime, sans passer par les prétendus chocs d’une authenticité (on sait combien notre époque en matière d’art exige l’aura de corps ensanglantés, torturés, d’animaux découpés, retrouvailles avec un « réel » perdu). L’inassimilable ne consiste pas en un choc esthétique, Luna Park de la sensation, mais en une gravité, en un changement de masse pour ainsi dire qui modifie le système médiatique. Trop lent ou trop rapide, trop référencé ou trop idiot, trop ou pas assez pour qu’en tout cas le flux puisse continuer sans que rien d’autre que son auto-référence ne se décline à l’infini. La violence peut exister mais elle est une incise infime et fragile (le corps isolé de Gina Pane par exemple) non une mise en scène reposant sur de grands textes (Bible).

Ca ne résiste pas où on croit. Ca ne s’échappe pas là où on pense. La violence, l’éclat, la torture sont réactives. Par cette réaction elles justifient et acceptent les pouvoirs en place. L’inassimilable n’est pas dans la surcharge violente et baroque où les symboles se suivent et se ressemblent dans leurs chocs, mais dans le presque rien d’un dispositif qui laisse du vide que le publci peut sentir pour y configurer sa place.

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