Je flânais sur http://www.we-make-money-not-art.com et d’autres blogs et j’étais encore étonné (je ne cesse de l’être) par la diversité des informations. Ça circule tout azimut… Bien sûr on pourrait déconstruire dans bien des cas la faiblesses des critères esthétiques retenus. On pourrait certes sourire devant les présupposés en matière d’art qui reprennent les visions les plus classiques du génie créateur. On pourrait également s’étonner de la quasi-ignorance de l’histoire de l’art empêchant de replacer des travaux dans leur contexte et dans une filiation. Mais là n’est pas l’important. Ce serait encore tenir un discours de vérité d’autorité.
Ce qui compte est le flux, cette circulation sans critère où une « oeuvre » vient en chasser une autre, où l’actualité devient information c’est-à-dire multiplication extrême. Il y a là du fade, du neutre, une équivalence donc plus de valeur, plus d’échange sans doute, simplement de la communication (je te dis A et tu entends A, exactement). D’ailleurs le titre même de « we make… » témoigne bien de cette généralisation de ce qui servait à l’échange. Qu’est-ce que signifie « faire » de l’argent si on ne fait rien d’autre? N’est-ce pas cela même la spéculation qui auto-produit, jusqu’à la catastrophe financière et surtout humaine, de l’argent?
L’actualité était encore ce fantasme moderniste d’un temps identique à lui-même (un temps est contemporain de lui-même) diffusé par des canaux peu nombreux (journal, télévision, etc.) faisant autorité. Mais dans le cas de ces sources d’information, il y a un autre processus.
Il n’y a pas à choisir. Tout est là et rien d’une certaine manière. J’ai alors pensé que ce que nous avions nommé pendant des siècles la connaissance était une production par défaut, en défaut. Si nous connaissions, c’est que nous manquions. C’est pourquoi la sagesse concernait l’amour et le manque, la pauvreté (pénia). Pour produire de la connaissance, il fallait peu d’information, peu de donnée et ce peu était le produit d’une mauvaise circulation. C’est parce que le monde circulait mal, que les livres se perdaient, se gardaient, que les moyens de locomotion étaient difficiles, lents, que quelque chose comme la connaissance a pu se prendre elle-même comme objet. Bref, la connaissance était fonction de rétention pas de diffusion. Mais que devient la pensée, les pensées quand il y a ces flux d’information, quand tout est équidistant,à portée de main dans des sites portails ou des blogs? Il y a peut être la saveur de la découverte, saveur passagère, travail artistique vite digéré, car sympathique, original, étonnant, pop, branché (l’alternatif est-il simplement devenu une valeur politiquement correct facilement intégrable? oui). Il y a aussi le passage d’un travail à un autre.
C’est le contexte contemporain de perception: il faudrait faire le « même » geste que Duchamp, en le décalant un peu, et questionner ce que ce contexte informationnel fait aux « oeuvres », ce qu’il produit performativement. Tout ceci n’est pas neutre bien sûr, personne n’en sort indemne. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur cette vieille connaissance qui témoignait que l’habitation était impossible, que la domus perdue se trouvait en avant, que le mal est d’avant la souffrance, tout ceci est un récit qui nous a lassé. Mais qu’advient-il de nos pensées quand il y a cette diffusion en tout sens? Qu’advient-il quand nous savons bien que ce qui semble ressortir aujourd’hui dans le domaine artistique n’a d’autre valeur que ce frisson de l’information? Et que nous-mêmes…
